Écritures : citations de l’Ancien Testament

Il est important de prendre conscience que les notions théologiques dans la Bible sont évolutives. Si on utilise la Bible a des fins spirituelles, ce qui est mon cas ici, je considère que dans l'Ancien Testament la vérité progresse vers la révélation du Christ. Ainsi la notion théologique de crainte elle aussi évolue, elle n'est pas figée, elle n'est pas la même pour chaque auteur.

Nous allons examiner dans cet article quelques écritures du Nouveau Testament qui citent des passages de l'Ancien Testament qui parlent de la crainte, et comment cette notion évolue.

Luc 1,50 dans le cantique de Marie, est une citation du Psaume 103,13

50et sa compassion s’étend de génération en génération sur ceux qui le craignent.

Dieu n'a-t-il compassion que de ceux qui le craignent ? Prendre ce verset littéralement expose à des contradiction gênantes : Dieu nous ferait peur pour avoir compassion de nous. Ça n'a pas vraiment de sens. Le passage reprend le Psaume pour parler de la compassion que Dieu a eu pour Marie qui par sa prière s'inscrit dans les générations de ceux qui ont confiance en Dieu. S'il fallait prendre la crainte ici de manière littérale, alors comment comprendre les passages suivant du même chapitre ?
Luc 1,12-13

12Zacharie fut troublé en le voyant ; la peur s’empara de lui. 13Mais l’ange lui dit : N’aie pas peur, Zacharie ; car ta prière a été exaucée.

Luc 1,30

30L’ange lui dit : N’aie pas peur, Marie ; car tu as trouvé grâce auprès de Dieu.

Luc 1,72-75

72C’est ainsi qu’il montre sa compassion envers nos pères et qu’il se souvient de son alliance sacrée, 73selon le serment qu’il a juré à Abraham, notre père ; ainsi nous accorde-t-il, 74après avoir été délivrés des ennemis, de pouvoir sans crainte lui rendre un culte 75dans la sainteté et la justice, devant lui, tout au long de nos jours.

Le mot crainte ou peur est dans chaque passage de la même racine. En utilisant « crainte » plutôt que « peur » au v50 les traducteurs montrent par leur choix qu'il ne faut prendre le passage littéralement. Le fait même que le passage soit repris de l'Ancien Testament en dehors de son contexte initial indique que la crainte dont il est question est plutôt synonyme de foi. Selon G.K. Beale, spécialiste de l'utilisation de l'Ancien Testament par les auteurs du Nouveau Testament cette expression : « appartient au langage de la tradition liturgique d'Israël »1.

Romains 3,9-18

9Quoi donc ? Sommes-nous supérieurs ? Pas en tous points. Car nous avons déjà porté cette accusation : tous, Juifs et Grecs, sont sous le péché, 10ainsi qu’il est écrit :
 Il n’y a pas de juste, pas même un seul ;
11il n’y en a pas un qui soit intelligent, il n’y en a pas un qui recherche Dieu.
12Tous se sont égarés, ensemble ils se sont pervertis, il n’y en a pas un qui fasse le bien,
 il n’y en a pas même un seul.(…)
16la destruction et le malheur sont sur leur chemin
17ils n’ont jamais connu le chemin de la paix,
18il n’y a pas de crainte de Dieu devant leurs yeux.

Ce passage est un enchainement de citations de l'Ancien Testament. Il s'agit du quatrième discours de Paul sur la justice de Dieu qui exprime que tous sont sous Péché. Le v18 est une citation du Psaume 36,2 et cela ne présume pas de devoir avoir peur de Dieu, mais que dans la même signification que ce qui est cité juste avant le péché conduit à la catastrophe, non du fait de Dieu, mais du fait du péché. La crainte de Dieu ici encore est une expression traditionnelle pour parler de la foi.

Apocalypse 11,18

18Les nations se sont mises en colère, mais ta colère est venue, ainsi que le temps de juger les morts, de récompenser tes esclaves, les prophètes, les saints et ceux qui craignent ton nom, les petits et les grands, et de ruiner ceux qui ruinent la terre !

Il est important de remarquer que ce verset fait partie d'une prière des 24 anciens : c’est une demande à Dieu pour obtenir justice, ce n’est pas un exposé d’une vérité. Pour cela ils citent Psaume 61,6. Dans cette prière les 24 anciens parlent de la colère de Dieu qui vint : ils pensent à la venue de la colère de Dieu comme comme un évènement passé, mais le même verbe venir concerne aussi le temps de juger les morts et le temps de récompenser les esclaves.

Ce que nous pouvons dire du jugement à partir du verset dans le contexte du chapitre 11 de l'Apocalypse c’est qu’il est le résultat de l’opposition entre la colère de Dieu et la colère des nations. Nous ne connaissons que la colère humaine et lorsque nous entendons parler de la « colère de Dieu » nous nous imaginons que sa colère est similaire à la nôtre. Notre fonctionnement psychologique mais aussi les traditions passées nous font imaginer un Dieu dont la colère serait à l’image de celle des humains. Car, pensent-on, s’il y en a un qui peut se mettre en colère, c’est bien Dieu, lui qui est parfait et à qui les humains imparfaits ne rendent pas ce qui lui est dû ! Mais ici l’opposition entre la colère des nations et la colère de Dieu qui lui est opposée devrait nous mettre la puce à l’oreille : la colère des humains n’est pas de même nature que celle de Dieu. Les deux types de colère s’opposent.

Comment les anciens peuvent-ils affirmer que la colère de Dieu est (déjà) venue ? Dans l’épisode précédent (au début du chapitre 11) qui parlait des deux témoins la réponse de Dieu au crime de la bête, auquel participe joyeusement l’humanité, c’est la résurrection des témoins. Dieu est contre le meurtre de ses témoins, mais il ne fait pas la justice en se vengeant contre ceux qui les ont tué. Non : il préfère rétablir la justice en réparant le mal qui a été fait. Il les ressuscite et il les récompense en les faisant monter au ciel (11,12). Telle est la colère de Dieu : elle est contre intuitive ; elle n'ajoute pas de la destruction à la destruction, de la peur à la peur et du malheur au malheur. Elle dit clairement  « non ! » au mal en réparant les œuvres destructrices du mal. La colère de Dieu n'est à craindre que si on fait le mal, non pas parce que Dieu se vengerait de nous et nous infligerait un punition, mais parce qu'il annulera ce que nous voulions faire et qui était emprunt du mal. Le mal est réduit au néant par la colère de Dieu.

Ceux qui craignent le nom de Dieu ne sont pas ceux qui craignent la colère de Dieu, mais ceux qu'on appelle les craignants-Dieu expression synonyme d'esclaves, prophètes, et saints.

Apocalypse 19,5

5Du trône sortit une voix qui disait : Louez notre Dieu, vous tous, ses esclaves, vous qui le craignez, petits et grands !

Ici aussi l'expression est synonyme d'esclaves et parle des craignants Dieu c'est-à-dire probablement des croyants qui ne sont pas d'origine juive.

Il y a donc une évolution de l'expression « craindre Dieu » qui apparaît clairement dans ces passages comme une reprise traditionnelle d'un terme qui ne veut plus dire ce qu'elle pouvait vouloir dire dans l'Ancien Testament.


Note

1 G.K. BEALE (Ed), D.A. CARSON (Ed), Commentary on the New Testament Use of the Old Testament, Baker Academic, Grand Rapid, MI, 2007, p.261.