L’exemple du père de la foi : Abram

Lorsque j’ai parlé de la chute dans un article précédent j’ai expliqué que le plan de Dieu n’est pas un retour à un état idéal ou parfait (qui serait celui d’avant la chute). Dieu sait très bien que nous sommes libres, il nous a lui même « fait » ainsi. Il sait donc bien que chaque espace de liberté sera exploré par les humains, comme un adolescent souhaite explorer tout ce qu’il peut des possibilités qui lui sont offertes jusqu’à parfois se mettre en danger. Ce que Dieu espère c’est que nous grandissions, que nous passions de l’état d’enfant à l’état d’adulte. Cela ne se fait pas automatiquement. Et de la même manière que certaines personnes restent psychiquement bloquées à un âge plus ou moins reculé de l’enfance, de même spirituellement il est possible de ne pas atteindre l’âge adulte et de rester bloqué à une foi immature1.

Un exemple de foi qui grandit est celle d’Abram, celui qui grâce à sa foi deviendra Abraham. A travers diverses pérégrinations il évolue, il grandit, parfois il recule mais c’est pour mieux ré-avancer ensuite. Le début de son parcours commence avec cette célèbre demande de Dieu :

1Le SEIGNEUR dit à Abram :
Va-t’en de ton pays, du lieu de tes origines et de la maison de ton père,
vers le pays que je te montrerai.
2Je ferai de toi une grande nation et je te bénirai ;
je rendrai ton nom grand, et tu seras une bénédiction.
3Je bénirai ceux qui te béniront, je maudirai celui qui te maudira.
Tous les clans de la terre se béniront par toi.
4Abram partit, comme le SEIGNEUR le lui avait dit...2.

Le début de la parole de Dieu adressée à Abram pourrait être traduite par :

Va vers toi3,
de ta terre et de tes origines et de la maison de ton père
vers la terre que je te montrerai...

Tout le programme de la vie d’Abram est là : dans le fait de quitter pour découvrir. Quitter le connu pour découvrir l’inconnu. Quitter ce qu’il contrôle pour aller vers ce qu’il ne contrôle pas. Quitter le terrestre pour aller vers le spirituel.

Il est facile de s’étonner qu’Abram ai pu par la suite faire tant d’erreurs. Mais ces erreurs, il ne les aurait probablement pas faites s’il était resté auprès de son père et s’il lui avait simplement succédé. Dieu savait qu’Abram allait pécher contre sa femme, contre sa servante, contre Pharaon et contre beaucoup de ceux qu’il allait rencontrer, tout comme il savait qu’Adam et Eve ne respecterait pas l’unique interdiction qu’il leur avait donnée. Contrairement à ce qu’on peut penser parfois, Dieu n’est pas offusqué par le péché… pas le moins du monde. Ce qui offusque Dieu c’est l’entêtement dans l’erreur, comme lorsque Caïn refuse de faire face à la réalité et s’enfonce dans la dépression4.

La foi est un voyage vers l’inconnu. Cela reste vrai hier aujourd’hui et jusqu’à la fin du monde. Si pour Abram ce voyage est fait d’incertitudes (Genèse 12,10), de peurs (12,12), de proxénétisme (12,13), de mensonges (12,13), de manipulations (12,16)… alors il est probable que nous aussi devions faire face à de multiples épreuves qui ne surviendraient pas si nous n’étions pas croyants. L’objectif final c’est d’aller le plus loin possible vers… soi-même. Un « soi-même » qui correspond à l’idée que Dieu s’en fait.

Et Il nous aide en se rappelant à nous régulièrement (12,7 ; 17,1 ; 18,1) en renouvelant ses promesses, et en nous rappelant régulièrement notre relations avec lui. En tant qu’individu (Abram, père élevé) ou en tant que peuple (Abraham, père d’une multitude) il nous rappelle sa présence, qui n’a pas pour but d’être une simple présence mais une aide, un vis-à-vis, un secours spirituel. Ce secours consiste parfois à nous laisser subir les conséquences de nos choix et d’apprendre à décider, à prendre responsabilité, c'est-à-dire à être autonome dans la sphère de liberté que représente notre condition humaine, et à se laisser sauver pour les problèmes qui ne relèvent pas de notre compétence (finitude, mortalité, absurdité de la vie).

Qu’est-ce que tous cela peut-il bien à voir avec la sauvegarde de la planète ? Si j’ai pris le temps de détailler l’exemple de ce père de la foi qu’est Abram/Abraham c’est justement parce que nous ne pouvons pas en tant que croyant nous cacher derrière la foi pour ne pas prendre responsabilité. Car les problèmes climatiques relèvent de notre compétence collective et individuelle. Ils ont été accélérés, amplifiés, déformés par l’activité humaine, et ils doivent être gérés par l’humanité, en toute responsabilité. Dieu ne nous sauvera pas de nos erreurs comme il n'a pas préservé Abraham de devoir faire face aux conséquences de ses actions. Ce que Dieu attend de nous, c’est que nous en prenions conscience et que nous agissions radicalement. Pour reprendre le vocabulaire de la Bible, Dieu attend de nous que nous nous repentions. Nous allons vers un inconnu, et pour cheminer nous avons besoin de la foi. Mais si à Abram Dieu dit d’aller vers le Pays qu’il lui montrera, nous aussi, nous pouvons « aller » mais pas n’importe où : comme pour Abram il s’agit d’aller vers nous-mêmes. A nous de tout faire pour que ce voyage ne soit pas une catastrophe afin que nous ne nous retrouvions pas dans une situation ou l’humanité serait décimée soit par une extinction de masse, soit par une déshumanisation qui nous menace du fait de la compétitions des peuples (voir des individus) pour accéder aux ressources.

Aller vers soi-même c’est aller vers une autonomie responsable, c’est à dire une humanité consciente de ce qu’elle est, de ce qu’elle a et de ce qu’elle fait, donc inclinée vers la lucidité quant à sa condition de créature dans un environnement limité d’où l’appel à la sobriété. C’est en acceptant la sobriété que nous serons capable de supporter la présence de l’autre ce qui implique la justice sociale et de supporter la présence de l’Autre (Dieu) ce qui implique une vision spirituelle authentique.


Notes

1- A ce sujet voir l’excellent livre de Jacques Poujol, Cosette Febrissy, Les étapes du développement psychologique et spirituel, Empreinte Temps présent, La Bègue de Mazenc, 2014. Voir également mon étude en vidéo sur la vie de disciple qui s'en inspire (2e partie) : "Demeurer un disciple"

2- Genèse 12,1-4

3- Chouraqui traduit « va pour toi ».

4- Genèse 4,6.13