Eschatologie ou téléologie ?

Comment continuer à croire si les problèmes sont irréversibles et que Dieu n'intervient pas ? La Bible et par conséquence les monothéismes n’auraient-ils pas perdu toute crédibilité ? Le christianisme n’est-il pas une une consolation bien sympathique pour les simples d’esprits incapables de comprendre comment le monde fonctionne ? C’est là que la littérature apocalyptique nous « dévoile »1 une vérité qui permet l’espérance, mais une espérance, nous allons le voir, qui ne consiste pas à sauvegarder notre mode de vie consumériste. Sommes-nous prêts à accepter que la Parole de Dieu puisse nous parler sur un autre registre que celui d’un assureur capable de m’indemniser si je subis des dommages aléatoires2 ?

En Marc 13,13 au milieu d’un discours de genre littéraire typiquement apocalyptique Jésus annonce que celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé. Il ne parle pas de la fin des temps auquel cas il aurait employé le mot eschaton. Il parle de la fin télos c’est à dire l’accomplissement, la finalité. Car la fin vers laquelle tend la création, c’est à dire la finalité pour laquelle la création existe, n’est pas seulement un évènement futur. C’est aussi un évènement passé et présent. La fin télos est présente, elle est déjà là, nous la vivons en temps réel, comme chaque génération de chrétiens désignées par Paul comme : nous sur qui la fin [télos] des temps est arrivée3. Pour le dire en termes théologiques, l’humain ne peut pas penser l’eschatologie4 sans penser d’abord à la téléologie5.

Si cela peut embrouiller le lecteur une manière plus personnelle de comprendre cela consisterait à dire que l'humain ne peut pas penser au sens de sa vie sans penser au sens de la vie en général. Cela implique qu'il est vain de vouloir interpréter le discours de Jésus (et la Bible en général) par les évènements du monde ; il est plus pertinent d’interpréter le monde grâce à Jésus.

A quoi cela nous conduit-il ? Encore une fois à l’Amour. L’Amour est ce qu’espère Jésus (et ce que devraient espérer tous les chrétiens). L’Amour est cette fin télos pour laquelle Dieu a créé le monde. L’Amour est ce à quoi doit servir la persévérance évoquée en Marc 13,13.

En parlant de Romains 8 je disais précédemment que Paul pensait que c’est l’évangélisation qui révèle les fils de Dieu. Jésus ne dit pas autre chose en Marc 13,10 :

Il faut d’abord que la bonne nouvelle soit proclamée à toutes les nations.

Mais l’évangélisation ne consiste pas (seulement) à recruter de nouveaux chrétiens. Elle consiste, avant même de recruter, à enseigner l’Amour. C’est ce que font les auteurs bibliques depuis la Genèse jusqu’à l’Apocalypse :
→ depuis la base (Tu ne commettras pas de meurtre ; tu ne commettras pas d’adultère ; tu ne commettras pas de vol ; tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain…),
→ jusqu’à la perfection (moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. Alors vous serez fils de votre Père qui est dans les cieux…).
→ Entre les deux, les prophètes ont appelé à la justice sociale, à la non exploitation du pauvre par le riche, à la sobriété … tout ce qui aurait pu nous préserver d’en arriver là où nous en sommes écologiquement. Mais si l’Amour est la finalité, alors presque rien n’est perdu. Pourquoi « presque » ? Parce qu'il faudra probablement quand même renoncer à notre confort dans le monde.

En Apocalypse 3,19-21 Jésus dit :

19Tous mes amis, moi, je les reprends et je les corrige. Passionne-toi donc, change radicalement ! 20Je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un m’entend et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je dînerai avec lui et lui avec moi.
21Le vainqueur, je lui donnerai de s’asseoir avec moi sur mon trône, comme moi-même j’ai été vainqueur et je me suis assis avec mon Père sur son trône.

Jésus est à la porte : qu’est-ce à dire ? En Apocalypse 16,15 au milieu du septénaire des coupes de malheur répandues sur la terre, on trouve un verset qui semble sorti de nulle part mais qui est en lien avec le passage précédent :

15Je viens comme un voleur.
Heureux celui qui veille et garde ses vêtements,
pour ne pas marcher nu, pour qu’on ne voie pas sa honte !

Au milieu d’une série de catastrophes (qui ressemblent à celles que prédisent les météorologues) ce verset indique que ce qui se joue n’est pas une punition, mais un appel à la repentance. Ce verset vient signifier qu’il est encore temps de se repentir, ce n’est pas trop tard malgré tous les dommages déjà infligés à la création6. Dieu veut nous dire : « vous subissez les conséquences de vos mauvais choix spirituels (catastrophes, guerres, fléaux…) mais rien n’est encore définitif. »

Il ne suffit pas d’avoir été baptisé pour penser que la porte est ouverte. Il faut l’ouvrir tous les jours. Il y a probablement dans cette écriture une allusion au repas du Seigneur que les chrétiens prennent régulièrement et qui est le symbole de la persévérance. Ce repas est aussi appelé Agapes7, mot grec qui veut dire Amour. La porte ouverte et le repas avec le Christ ne se contentent cependant pas du symbole. Dans le symbole il y a deux parties qui se complètement l’une et l’autre : la partie matérielle qui rend visible la partie spirituelle. Cela implique non pas (surtout pas) une posture religieuse, mais un désir qui vire même à la passion8 : celui de conformer sa manière d’aimer à celle de Jésus9. Ce n’est pas tout d’être « chrétien ». Mais qu’est-ce que j’en fait ? Il est vain de s’imposer un code moral individuel (« Maître, j’ai observé tout cela depuis mon plus jeune âge » dit le jeune homme riche) si la finalité n’est pas l’Amour. De même il est vain de stimuler la charité si le but est seulement de soulager notre conscience10 et d’atténuer notre sentiment de culpabilité vis à vis de la pauvreté ou de la malchance. Il est temps de penser à l’Amour qui est une attitude avant d’être une œuvre (sachant que cette attitude, quand elle est authentique conduit aux œuvres).

Maintenant que nous en sommes arrivés là, il ne faut pas oublier que selon la littérature apocalyptique, pratiquer l’Amour, c'est-à-dire imiter le Christ, est à double tranchant. Car cette imitation peut être méprisée par ceux qui estiment qu’il faut du concret et que ce n’est pas avec des idées mielleuses sur l’Amour que l’humanité pourra résoudre ses problèmes.

Comme disait François d’Assise au neveu du Sultan qui dirigeait les armées de son oncle Saladin faisant face à la cinquième croisade :

« l’amour n’est pas aimé. L’amour en ce monde est toujours crucifié ».

Le christianisme se désolidarise d’une vision panthéiste qui divinise la nature. Car sauver la nature reviendrait alors à sauver Dieu lui-même. Les chrétiens risquent de ne pas être compris par les militants écologistes qui font du salut de la nature un objet plus important que celui de la création et donc de l’humanité. L’Amour incompris sera donc rejeté ce qui peut vouloir dire persécutions de ceux qui comptent sur l’Amour comme télos plus que sur la sauvegarde de la nature, bien qu’un Amour télos implique entre autres de sauvegarder la création. « Entre autres », c'est-à-dire « pas que »…

Si l’on suit la logique du Nouveau Testament l’Amour est la seule manière de sauver l’esprit, c'est-à-dire la spiritualité qui fait que l’humain est pleinement humain. Autrement dit Dieu n’intervient pas en tant que sauveur de la nature, mais en tant que sauveur de la création et pour la sauver il lui fait une offre, une proposition : « aimez-vous les uns les autres comme Jésus vous a montré qu’il est possible de le faire » et vous pourrez survivre spirituellement même dans un monde abîmé, en attendant un monde restauré11 à la fin (eschaton).


Notes

1- Le mot « Apocalypse » veut dire révélation ou dévoilement.

2- Les dommages matériels causés par le dérèglement climatique risquent bien de ne plus être indemnisés à l’avenir parce que les assureurs n’auront plus les moyens de le faire. De plus ces phénomènes pourraient bien ne plus être aléatoires mais de plus en plus systématiques (orages cataclysmiques et inondations en automne, chutes de neige énormes en hiver, canicule et sécheresses sévères en été, récoltes détruites, montées des eaux, maladies nouvelles, proliférations d’insectes nuisibles…).

3- 1Corinthiens 10,11 - Le telos est l'accomplissement du temps. Il est là présent parce que la mort et la résurrection de Jésus sont une anticipation de l'accomplissement du temps. On peut dire que la résurrection qui pour nous se situe dans le passé et qui anticipe le futur de l'humanité renouvelée permet au telos d'être présent.

4- Réflexion sur la fin des temps (mot formé à partir du grec eschaton).

5- Réflexion sur l’accomplissement, la perfection, le sens (mot formé à partir du grec télos).

6- Jean ne pense évidemment pas à une perspective écologique et il ne faudrait pas lui imputer cette intention comme je l’ai dit précédemment car la préservation de la création de la destruction par l’activité humaine n’est pas un problème à l’époque. Pourtant il n’est pas absurde pour nous au 21ème siècle de reprendre non pas les signes décrits par Jean, mais le raisonnement : même au milieu de la catastrophe il est encore temps de se repentir, c'est-à-dire de changer de perspective.

7- Jude 12

8- Le mot grec qui a donné notre mot zèle contient la notion de chaleur, de ferveur (ou de fièvre).

9- Et non pas de devenir un fanatique plein d’un zèle écrasant pour les autres. Jésus n’a jamais forcé qui que ce soit ni imposé son point de vue. Il a aimé (Marc 10,21).

10- Luc 11,41

11- Apocalypse 21,1