Comment s’exprime la volonté de Dieu ?

La volonté de Dieu, est donc le désir d’amour du Dieu tout puissant. Un désir d’amour irrépressible qui pousse Dieu lui-même à accepter de s’abaisser et de souffrir, c'est-à-dire à renoncer à la toute puissance. N’est-ce pas incroyable ?

Un Dieu qui souffre est impensable pour les philosophes ou pour théologiens qui abordent la réflexion sur Dieu du point de vue métaphysique1. Le dieu des philosophes est un grand horloger impassible (c’est-à-dire qu’il ne peut pas éprouver la souffrance).

Voltaire, en parlant de la création disait :

« L'univers m'embarrasse, et je ne puis songer,
Que cette horloge existe et n'ait pas d’horloger ».

Si cette formule poétique semble apporter de l’eau au moulin de ceux qui veulent prouver l’existence de Dieu, elle n’aurait pourtant probablement pas été prononcée par Jésus. Mais plutôt par Aristote qui considérait le divin comme moteur immobile du cosmos. Cette vision qu’on appelle le théisme est celle qui vise à n’avoir recours à Dieu que le moins possible. Elle est finalement devenue a-théisme quand on a décidé que finalement on n’avait plus besoin de Dieu du tout.

Pour Jésus Dieu est « le Père » et ils entretiennent une relation d’une proximité telle qu’ils sont uns2 : le Père en lui et lui dans le Père3. Un moteur immobile peut-il avoir une relation avec qui que ce soit ? Un dieu impassible peut-il prendre part à la souffrance qui que ce soit, de quelque manière que ce soit ?

Le dieu des philosophes est décidément bien différent du Dieu de Jésus dont la proximité est démontrée en particulier lorsque Jésus prie dans le jardin de Gethsémané quelques heures avant d’être crucifié. En Matthieu 26,39.42 il dit :

« Mon Père, si c'est possible, que cette coupe s'éloigne de moi ! Toutefois, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux…
Mon Père, s'il n'est pas possible que cette coupe s'éloigne sans que je la boive, que ta
volonté soit faite ! ».

Jésus demande à son Père de modifier son plan. Remarquons que Jésus s’adresse à lui en demandant si cela est « possible » (δυνατόν - dunaton). Jésus a plusieurs fois enseigné que « tout est possible à Dieu ». Mais ici il semble qu’il y ait une chose « qui n’est pas possible » (ού δύναται - ou dunatai). Jésus sait, avant même de prononcer cette prière qu’il n’y a pas d’autre chemin que celui de la Croix. Au lieu de fuir, ce qu’il aurait pu faire à ce moment là et que les circonstances lui donneront l’occasion de faire au cours des événements qui suivront, il reste, il accepte et il fait face à cette heure pour laquelle il était venu4.

Comment peut-on penser en lisant ces versets que la thélèma de Dieu soit un désir d’amour alors qu’il s’agit de conduire Jésus, qui n’en n’a aucune envie, vers la torture et la souffrance la plus extrême ? La seule solution consiste à comprendre que Jésus et son Père ne font qu’un et que la thélèma-désir concerne les humains. Jésus et le Père sont un seul et même Dieu dont le vouloir est le salut du monde5.

La volonté de Dieu s’exprime donc sur la Croix. Il n’y a rien qui exprime mieux la volonté de Dieu pour nous que la mort de Jésus sur la croix.

Ici j’attribue à nouveau le mot de volonté à Dieu. Rassurez-vous, je ne suis pas en train de perdre mon latin (ou plutôt mon grec). Un peu plus haut je critiquais ceux qui abordent la question de Dieu par le côté métaphysique. En effet le christianisme est une religion de l’incarnation, dont la Parole n’est ni une loi ni un livre ni un principe, mais un homme, en l’occurrence Jésus de Nazareth (Jean 1,1-3.14.18).

Si Jésus n’est pas Dieu6, alors la Croix est une horreur et Dieu est un tortionnaire. Mais si Jésus est divin, la Croix est l’expression la plus aboutie et la plus extrême du désir d’amour que Dieu ressent pour nous. Ainsi, comme le dit Jürgen Moltmann :

« Le fils souffre de mourir, le Père souffre la mort du Fils.
La douleur du Père est ainsi de même poids que la mort du Fils. (...)
Dans la mort du Fils, il [le Père] souffre aussi la mort de son être paternel »7.

Notre Seigneur Jésus-Christ et le Seigneur du Ciel et de la Terre sont un seul Seigneur. Un Seul Seigneur, mais pas le même Seigneur. Sur la croix, ils souffrent tous deux aussi intensément l’un que l’autre. Mais ils souffrent différemment. Ainsi le Dieu du ciel a un vouloir, mais le Dieu incarné a une volonté. Et il a fallu qu’elle soit forte pour qu’il puisse aller au bout de la souffrance que la nature humaine refuse inévitablement.

Le vouloir du Père et la volonté du Fils se rejoignent et s’expriment sur la croix. Ils consistent à accepter les souffrances des hommes et les souffrances infligées par les hommes.

Dieu accepte la souffrance que procure l’injustice, celle que procurera la trahison et l’abandon, celle que procure un corps meurtri, et celle que procure la peur8 de la mort (et qui plus est sans être rassasié de jours). En acceptant la souffrance, il accepte le sort des hommes. En acceptant la pire des souffrances, il accepte le sort de tous les hommes.

Ce n’est plus le Dieu tout puissant qui occupe le devant de la scène mais la toute puissance de son amour. Un Dieu qui ne souffrirait pas ne pourrait pas être un Dieu qui aime, il ne pourrait ni être pour nous ni être avec nous.

Le Dieu de et en Jésus est bien l’Emmanuel, le Dieu avec Nous. Il n’est pas un Dieu cantonné au ciel, baladant son regard au dessus de nous, cherchant à juger notre bonne obéissance morale. Il est avec nous dans nos bons moments comme dans nos moments de détresse9. Mais ce dont nous pouvons être certains, c’est qu’il est avec nous aussi bas que nous puissions tomber. Il ne succombe jamais10.

La thélèma de Dieu, c'est-à-dire le désir-volonté de Dieu, ce n’est pas de nous soustraire à la frustration ou à la souffrance, mais c’est d’être avec nous, partout, tout le temps, et quelles que soient les circonstances en particulier dans nos souffrances.

Pour méditer :
- Pourquoi une conception de Dieu comme « le grand horloger » finit par conduire à l'athéisme ?
- En quoi une vision trinitaire de Dieu permet-elle de comprendre que Dieu nous aime ?
- Comment s'exprime la « toute puissance » de Dieu ? Est-ce que cela ne modifie pas ma compréhension de qui il est vraiment ?


Notes

1 La métaphysique est la recherche des causes premières, c'est-à-dire des principes qui sont à l’origine de l’être des choses.

2 Jean 10,30

3 Jean 17,21

4 Jean 12,27

5 Jean 3,17

6 Ici il faut bien remarquer la majuscule : Jésus n’est pas dieu, et encore moins « un dieu » (comme semble l’indiquer la Traduction du Nouveau Monde en Jean 1,1). Il est vraiment « Dieu dans la chair ». C’est à dire qu’en lui « habite corporellement toute la plénitude de la divinité » (Colossiens 2,9). Pour le dire autrement, Jésus est tout ce que Dieu peut montrer de lui-même à travers la condition humaine. C’est là qu’on comprend l’importance de la théologie trinitaire, et pourquoi les chrétiens des premiers siècles se sont tant attardés sur ce sujet. Pas par plaisir intellectuel, mais parce qu’ils savaient que cette question était cruciale pour comprendre l’Évangile (avec un grand E).

7 Jürgen MOLTMANN, Le Dieu Crucifié, Trad B. Fraigneau-Julien, Cerf, Paris, 2012 , p.281 (Edition originelle 1972).

8 Matthieu 26,37-38

9 Jacques 5,13

10 1Corinthiens 13,8a