La réformation du 16ème siècle

On parle de réformation plutôt que de réforme, car des réformes il y en avait déjà eu auparavant dans l’Église. Cette période s’ouvre avec la controverse engagée par le moine augustinien (!) Martin Luther officiellement en 1517. Elle est riche en rebondissement et en réflexions sur l’eucharistie car la liberté qu’ont les nouveaux prédicateurs et théologiens dégagés du contrôle magisteriel Catholique leur permet d’explorer ce que l’Écriture leur permet de dire1.

Malheureusement, en ce qui concerne l’eucharistie, les réformateurs ne furent pas unanimes. A commencer par les allemands et les suisses représentés respectivement par Luther et Zwingli qui travaillaient à réformer l’église dans leurs pays à peu près au même moment2. En 1529, ils se rencontrent à Marbourg à l’initiative du prince Philippe de Hesse soucieux d’unir les mouvements de réforme pour faire face à la menace des rois catholiques en particulier Charles Quint. A cette réunion, outre Luther et Zwingli, se retrouvent un autre suisse, Œcolampade pasteur à Bâle, ainsi que Melanchton (théologien allemand et grand collaborateur de Luther) et Bucer le strasbourgeois, qui avait aussi à cœur d’aider les suisses et les allemands à parvenir à un accord.

La rencontre dure 4 jours aux termes desquels 14 points d’accords ont été trouvés. Il en reste un dernier pour lequel on n’arrive pas à s’accorder : l’eucharistie. Luther avait écrit à la craie sous la nappe de la table « Hoc est corpus meum – ceci est mon corps » en latin. Lorsqu’il sentait que Zwingli l’influençait il soulevait la nappe, et redisait : « Hoc est corpus meum ». Lorsque Bucer tente d’assouplir les positions rigides de Luther il s’entend dire : « va-t-en, nous n'avons pas la même religion ». Ils ne se réconcilierons que 5 ans après la mort de Zwingli qui aura lieu 2 ans plus tard et que Luther qualifiera de punition divine à l’encontre du réformateur Suisse.

La divergence fondamentale porte sur la transformation du pain et du vin en vrai corps et en vrai sang de Jésus. Pour Luther, ancien moine augustinien, formé à la théologie scolastique (la méthode de Thomas d’Aquin), impossible d’abandonner cette doctrine3. Pour Zwingli, ancien prêtre de paroisse, formé par des humanistes (dans la lignée d’Érasme), il faut abandonner toute superstition et toute pratique magique dans l’Église. L’alchimie de la transsubstantiation en fait partie. La présence du Christ est bien réelle, par l’Esprit-Saint, dans la vie et dans le cœur des participants. Pour Luther et les catholiques, nous prenons le pain et le vin pour que Christ vienne dans nos vies, alors que pour Zwingli nous prenons le pain et le vin parce que le Christ est dans nos vies. Pour le suisse, participer à l’eucharistie, c’est un remerciement et un témoignage public de la foi.

Vingt sept ans après la rencontre de Marbourg, Calvin passe à Strasbourg où il avait été pasteur quinze ans plus tôt. Pourtant les autorités de la ville (luthériennes) refuseront qu’il prêche invoquant une différence de doctrine sur la Sainte Cène. Ce sujet est bien un point de cristallisation et d’affirmation des différences.

L’Église Catholique, après le virage raté avec Luther qu’elle a excommuniée au début de 1521 en pensant ainsi résoudre le problème, se voit contrainte de se réformer. Le concile de Trente qui a commencé fin 1545 (et qui se termine en 1563 à cause des guerres qui empêchent les évêques de se réunir) va affirmer, réaffirmer, confirmer, un certain nombre de doctrines mises en cause par les protestantisme. Le contrepied est souvent si prononcé qu’on a pu appeler ce concile : « le concile de la contre-réforme ».

En ce qui concerne l’eucharistie, le concile de Trente réaffirme ce qu’on disait et pratiquait déjà et que Luther avait dénoncé4. L’avantage est que les propos sont clarifiés. L’inconvénient c’est que la liberté d’interprétation s’en trouve encore plus limitée. Le concile réaffirme l’aspect sacramentel de l’eucharistie, confirme la transsubstantiation5, et clarifie la notion de sacrifice de la messe.

Là où le concile de Latran IV (1215) disait que le corps et le sang sont contenus dans le pain et le vin (ce qui aurait permis plusieurs interprétation du 16ème siècle de cohabiter), Trente dit qu’ils sont « vraiment et réellement contenus substantiellement » et que Christ est « présent sacramentellement » dans le pain et le vin ce qui, selon le concile, confirme que la pratique de l’adoration des espèces eucharistiées en dehors du temps de la messe est autorisée.

Ce concile définit aussi le moment de la communion comme la répétition du sacrifice unique de la Croix sous forme de sacrifice non sanglant. Ce sacrifice permet de nous rendre Dieu favorable (pour utiliser des mots un peu compliqués, ce sacrifice nous rend Dieu propice, c'est à dire qu’il réalise l’expiation ou la propitiation) :

… ce Sacrifice est véritablement propitiatoire ; par lui nous obtenons miséricorde, et trouvons grâce et secours au besoin, si nous approchons de Dieu, contrits et pénitents, avec un cœur sincère, une Foi droite, et dans un esprit de crainte et de respect.

Car notre Seigneur apaisé par cette offrande accordant la grâce et le don de pénitence remet les crimes, et les péchez même les plus grands ; puisque c'est la même et l'unique Hostie, et que c'est le même qui s'offrit autrefois sur la Croix, qui s'offre encore à présent par le ministère des Prêtres, n'y ayant de différence qu'en la manière d'offrir : Et c'est même par le moyen de cette oblation non-sanglante, que l'on reçoit avec abondance de fruit de celle qui s'est faite avec effusion de sang ; tant s'en faut, que par elle on ne déroge en aucune façon à la première. C'est pourquoi, conformément à la Tradition des Apôtres, elle est offerte, non seulement pour les péchés, les peines, les satisfactions, et les autres nécessités des Fidèles, qui sont encore vivants ; mais aussi pour ceux qui sont morts en Jesus-Christ, et qui ne sont pas encore entièrement purifiés »6.


Notes

1 Le magistère de l'église est l'instance autorisée à interpréter la Bible pour les croyants au sein de l'église Catholique Romaine. L'émancipation des réformateurs leur donnait une liberté soit disant dans la limite du principe sola scriptura - l’écriture seule.

2 Quand on disait à Zwingli qu’il était luthérien, il répondait : « Ce n'est pas Luther, dit-il, qui m'a enseigné le Christ, mais le Nouveau Testament ». Il a en effet commencé la réforme en suisse avant même de connaître les écrits de Luther.

3 Cependant pour Luther le pain et le vin garde à la fois leur caractère alimentaire, mais deviennent de manière concomitante le corps et le sang de Jésus-Christ et ce de manière temporaire : uniquement pendant le temps de la cérémonie. Pour les catholique le caractère alimentaire disparaît, le pain et le vin ne sont plus que corps et sang de Jésus-Christ et de manière définitive, permettant l’adoration du saint sacrement même en dehors du temps de la messe.

4 Luther réfute la transsubstantiation car elle implique la notion de prêtre et de sacrifice (rituel) ainsi que celle de hiérarchie. Pour lui, : - la messe n’est pas un « sacrifice » - l’ordination ne donne pas le pouvoir ou le privilège de transsubstantiation - tous les chrétiens sont « prêtres » ordonnés par le baptême et par conséquent les fidèles peuvent communier au pain et au vin (mais paradoxalement pas administrer le sacrement) - Le Christ est « réellement présent » dans le sacrement : la substance du Christ est présente avec le pain et non à la place - puisque le Christ est présent dans le pain et le vin, tout le monde le reçoit : les croyants pour leur bénédiction, les non croyants pour leur destruction

5 La transsubstantiation est un concept pour exprimer comment se transforme le pain et le vin en corps charnel de Jésus. Il est basé sur l’aristotélisme médiéval qui distingue substance et accident. La substance est ce qui définit une chose comme étant cette chose (ce qui fait que le pain est du pain). L’accident est ce qui donne son apparence à la chose (le goût du pain, son odeur, sa couleur, sa consistance). Ainsi lorsque le pain est eucharistié, il change en substance, mais pas en accident. Il est substantiellement transformé (cf. Concile de Trente, session XII, 1551).

6 Concile de Trente, Session XII, Exposition de la doctrine touchant le Sacrifice de la Messe, Chapitre II