Les leçons du passé

Cette série d'article est née à la suite d'un message que j'ai entendu dans une session d'enseignement qui parlait de la crainte de Dieu comme d'une bonne chose que nous devrions cultiver dans l’Église. Je me suis alors demandé quel est le but d’un message sur la « crainte » de Dieu ? Évidement tout dépend de ce qu’on me derrière le mot « crainte » : terreur ? peur ? Le mot « crainte » dans nos Bible francophones traduit le grec phobos qui a donné le français phobie. Il y a fort à parier que « crainte » est plus acceptable que « peur ». Mais on a beau tenter de sauver le mot en changeant sa signification en disant :
- « mais non, il ne s'agit pas de peur mais de respect »,
- ou bien : « il ne faut pas avoir peur de Dieu, il faut avoir peur de le décevoir »...
il n'en reste pas moins que tout cela fait penser à un concept patriarcal, celui d'un père sévère qui impose son autorité à ses petits enfants. Est-ce cela que Jésus voulait nous transmettre quand il parle de son Père et de son amour ?

L’appel à craindre Dieu a été historiquement utilisé de diverses manières et souvent pour faire peur. A quoi sert-il distiller la peur dans le cœur des chrétiens ? A Motiver ? A entretenir la piété ? A faire obéir ? A sauvegarder la morale ? Quel qu’en soit le but, d’un point de vue pratique c’est une vue à court terme que de motiver les autres (et soi-même) par la peur. Ceux qui obéissent sur le long terme, ceux qui persévèrent jusqu'à la fin (Marc 13,13) sont ceux qui « dépassent la crainte ». Ceux qui se laissent abuser par les discours qui font peur sont souvent les faibles dans la foi (Romains 14) et probablement aussi d'un point de vue psychologique (ce qui n'a rien de péjoratif puisque nous avons tous nos faiblesses, mais c'est problématique).

Faire des disciples est assurément un commandement de Jésus (Matthieu 28,19). Mais les garder fidèles est peut-être un commandement non seulement plus difficile mais encore plus grand (Matthieu 28,20). Nombre de mouvements ont vécu les conséquences à moyen terme d’une théologie basée sur la peur pour faire obéir. La discipline par peur de Dieu ou de Satan ou d’être perdu ou de ne plus être chrétien… c’est de la manipulation. Or, même avec de bonnes intentions, la manipulation n’est pas de l’amour. Or l'amour (bien compris) est la valeur fondamentale du christianisme.

L’histoire de l’Église est affligeante en ce qui concerne la « crainte de Dieu ». Certes on a beau jeu de mettre en avant les personnalités extra-ordinaires qui ont fait briller l’amour dans l’Église et dans le monde, mais globalement l’institution a souvent préféré la coercition et la peur pour manipuler les foules et les individus récalcitrants. C’est plus efficace. Dostoïevski l’a magistralement décrit dans son roman « les frères Karamasov ». Mais l’une des raisons, même si je suis conscient que ce n’est pas la seule, pour lesquelles les églises se vident en Europe aujourd’hui c’est justement parce que le discours de l’Église a trop longtemps été teinté de menaces spirituelles (et pas uniquement). Le discours de l’Église s'est renouvelé aujourd'hui, mais le sentiment que l’ancien discours a imprimé dans la conscience collective est difficile à effacer.

Selon moi celui qui enseigne dans l’église devrait viser à donner « envie » c'est-à-dire à susciter le désir chez les chrétiens : le désir de grandir en foi (c'est-à-dire en connaissance et en confiance) et le désir d’agir pour Dieu. Car le désir est ce qui motive à rester (que ce soit dans le mariage, dans le travail, dans l’église… et dans tout autre engagement pris) et à aller plus loin (dans tous ces domaines d’engagement).

Pour cela l’enseignant qui se base sur la Bible devrait s’appliquer à trois choses :
1/ rester fidèle au texte non pas littéralement mais dans son « Esprit »
 ce qui nécessite de savoir comment trouver l’esprit qui inspire un texte
 ;
2/ établir une cohérence théologique
 entre les textes bibliques
 ;
3/ établir une cohérence théologique
 et entre les textes et la réalité : c'est-à-dire 


a) ce monde tel que Dieu l’a créé, ce qui inclut :
- les sciences (de la nature, la médecine…)
- les sciences humaines
 (philosophie, histoire, sociologie,
 anthropologie, ethnologie, psychologie…)


b) ce monde tel qu’il est déformé par LE Péché 
 (et non pas les péchés qui ne sont que des symptômes)

Beaucoup de gens trouvent la foi au travers des émotions :


- l’émotion liée à la découverte de l’amour de Dieu
- l’émotion liée à la découverte de l’amour dans l’Église
- l’émotion liée à la découverte des textes fondateurs


Ils sont persuadés de devenir chrétiens. Mais l’émotion ne suffit pas. Comme dit David Pocta : « la crise fondamentale de ceux qui quittent la foi tourne autour de 
l'incohérence intellectuelle »1. Or cette incohérence n'est pas celle de la Bible ou des évangiles mais celle de ceux qui interprètent ces textes. Il faut donc encore les convaincre de rester chrétiens. Cela est intellectuel.

Persuasion (par l’évangéliste) et conviction (par l’enseignant) : il faut les deux. Si la crainte peut persuader, elle ne peut pas convaincre. Mieux vaut prêcher l'amour de Dieu, et peut-être la crainte de passer à côté.


Note

1 Scot McKnight, Hauna Ondrey, Finding faith, loosing faith: stories of conversion and apostasy, Baylor University Press, Waco, 2008 - cité par David Pocta, The need for church building teachers in the ICOC, Disciples Center for Education, 2021 p.8 - version en ligne : cliquez ici.