Les signes de “Genèse 3” aujourd’hui

Le désir de prendre la place de Dieu ou d’être comme des dieux1 n’est pas un simple concept psycho-spirituel. Ce n’est pas non plus un évènement historique. C’est une réalité observable dans la vie quotidienne de nos relations comme dans l’histoire globale de l’humanité. Elle porte différents noms selon les points de vue adoptés : d’un point de vue psychologique on parlera de « désir de toute puissance », d’un point de vue médical on parlera de « transhumanisme », d’un point de vue politique on parlera de « totalitarisme », d’un point de vue de l’éthique théologique on parlera de « transgression », d’un point de vue religieux on parlera de « péché », etc.

Ce qui nous intéresse ici c’est le point de vue écologique. Comment peut-on nommer ce désir de prendre la place de Dieu de ce point de vue là ? En m’inspirant de Jacques Ellul2, grand penseur (et selon moi prophète3) du 20ème siècle, je pense qu’en notre 21ème siècle nous pourrions l’appeler : « ambition technicienne ». De quoi s’agit-il ?
Il s’agit de vouloir maîtriser l’environnent par la technique. Pour le dire autrement il s’agit d’être toujours plus efficace au point ou l’efficacité devient le but avant même la tâche à accomplir. Jacques Ellul définit la technique comme « l’ensemble des moyens absolument les plus efficaces »4. La société technicienne fait de l’efficacité un absolu.

L’efficacité est l’idole du monde moderne : sur l’autel de l’efficacité est sacrifié tout ce qui n’est pas efficace. Les techniques anciennes devenues moins efficaces, la réflexion artistique, les expressions culturelles… et aussi des êtres humains : les personnes en situation de handicap, les personnes âgées dépendantes, et bien d’autres situations qui n’apportent rien ou pas assez à la société vue comme une société technicienne, c'est-à-dire efficace. Pour effleurer cette réalité profonde demandons-nous :
- qui retirera le plus de profit de son travail, un chanteur d’opéra ou un ingénieur ? Le plus efficace bien-sûr !
- et pourquoi veut-on « mourir dans la dignité » (suicide assisté, euthanasie) ? Parce qu’on se fait de la dignité une idée technicienne : « je ne sers plus à rien » dans le système technicien.

D’un point de vue écologique on a sacrifié sur l’autel de l’efficacité tout ce qui n’est pas générateur d’efficacité et donc de profit à réinvestir pour obtenir encore plus d’efficacité. Or grâce aux énergies fossiles qui ont permis l’avènement de l’ère industrielle, l’efficacité de la technique à été développée exponentiellement. C’est d’ailleurs le charbon le pétrole et le gaz qui nous ont habitués aux « gains de productivité », c’est à dire à « la croissance de l’efficacité ».

Il n’est pas étonnant que le courant éthique « utilitariste » se soit développé dès le début du 19ème siècle. Ce courant est l’illustration de la prise de contrôle de la pensée technicienne (c'est-à-dire du désir d’efficacité) même sur la pensée éthique. Pour résumer, l’utilitarisme est le principe qui ramène la notion de ce qui est juste à ce qui est utile pour le plus grand nombre. C’est l’une des doctrines qui prédomine en politique encore de nos jours. L’efficacité est devenue une norme morale.
Cette norme influence tous les domaines : politique, économique, morale et même religieux5. Mais elle-même n’est influencée par aucun autre domaine. L’ambition technicienne se suffit à elle-même. Si une technique est plus efficace qu’une autre elle la remplacera de fait, comme le moteur à explosion a remplacé le moteur à vapeur.

L’un des pièges dans lequel il est aisé de tomber, c’est de croire que la technique sauvera l’humanité. Et qu’en particulier elle la sauvera du péril écologique. Cette pensée est répandue de nos jours à travers l’idée que dans l’avenir on inventera des techniques qui résoudront les problèmes écologiques générés par la technique d’aujourd’hui. Par exemple lorsqu’on parle d’« économie à croissance verte ». C’est un leurre. Car la technique reste alors le centre et le but de l’action humaine. Toute verte soit-elle, elle ne peut pas sauver l’humanité pour plusieurs raisons :
- La première c’est que la technique n’est pas neutre. On pourrait penser que la technique n’est ni bonne ni mauvaise et que tout dépend de ce qu’on en fait. Or ce n’est pas le cas car lorsqu’une innovation est produite, celle-ci génère à la fois des effets positifs et des effets négatifs et on ne peut pas avoir uniquement les positifs. Si la technique était neutre elle ne produirait aucun effet, et il n’y aurait aucun intérêt à la développer, elle n’apporterait aucune efficacité supplémentaire. Lorsque les promoteurs de la technique disent que les effets positifs d’une nouvelle technique seront supérieurs à ses effets négatifs, ou que les effets négatifs seront inférieurs à ceux de la technique précédente, ils ne pensent pas d’une manière globale. Ils pensent dans un système en boucle car « positif » dans leur esprit veut dire « efficace ». Et comme le :onde entier est éduqué à penser ainsi, l’efficacité ou la positivité d’une technique est un argument marketing. Car plus d’efficacité ne veut pas dire moins de danger. Prenons l’exemple de l’internet : certes l’internet apporte beaucoup d’efficacité à la communication, mais il consomme beaucoup d’énergie et produit beaucoup de chaleur ce qui crée des problèmes énormes en terme d’émission de gaz à effet de serre ou de particules (charbon) ou de radioactivité (déchets nucléaires). Sans parler des effets négatifs sur la psychologie humaine.
- La deuxième consiste en ce que Jacques Ellul appelle la loi de Gabor6 qui stipule que tout ce qui peut être fait techniquement le sera nécessairement. Ce principe implique qu’interdire ici et maintenant un développement technique fera qu’il sera développé ailleurs ou plus tard.
- La troisième raison qui empêche de voir l’ambition technique comme salvatrice est la loi de Larsen qui dit que les problèmes posés par la technique seront résolus par des innovations techniques qui elles-mêmes créeront de nouveaux problèmes qui nécessiteront de nouvelles innovations techniques. Le salut promis est sans cesse suspendu à de nouvelles innovations et il reste une promesse… humaine.

L’ambition technicienne est une perpétuelle fuite en avant qui malheureusement ne sauvera personne. Et le contraire est même hautement probable : elle est un instrument de perdition pour l’humanité.

Que faut-il faire alors ? faut-il arrêter d’innover ? En réalité c’est impossible parce que nous sommes contaminés par l’ambition technicienne à laquelle nous avons gouté. Mais à l’instar d’un conducteur de voiture nous pouvons décider de ralentir au lieu de nous laisser griser par la vitesse. Plus notre voiture ira vite plus le mur sera destructeur lorsque nous le heurterons.
Tout est dans l’esprit : soit nous nous laissons griser par cette société qui invente et produit à tours de bras et nous vivons dans l’espoir (impossible) que chaque problème trouvera solution, soit nous décidons de vivre ici et maintenant et de profiter de la vie dans une sobriété heureuse telle que le christianisme l’a toujours prônée. Il suffit de se rappeler la parole de Jésus qui dit :

42à quoi sert-il à un être humain de gagner le monde entier,
s’il se perd ou se ruine lui-même ?7.

L’ambition technicienne à son paroxysme conduit au transhumanisme qui est une entreprise délibérée pour remplacer Dieu. Sans aucune réflexion de fond sur les conséquences du développement d’une « Humanity + »8 l’ambition technicienne est sans aucun doute ce qui détruira l’humain, si ce n’est en éradiquant l’humanité par des phénomènes climatiques extrêmes, la faim ou les guerres, ce sera en sélectionnant les humains et en la rendant folle.


Notes

1- Selon la traduction adoptée pour Genèse 3,5.

2- Cf. Jacques ELLUL, La technique ou l’enjeu du siècle, Economica, Paris, 20083, 19541 ; Jacques ELLUL, Le système technicien, Le cherche midi, Paris, 20123, 19771 ; Jacques ELLUL, Le bluff technologique, Hachette, Paris, 20123, 19881

3- Cf. Jacques ELLUL, La foi au prix du doute : « encore quarante jours… », La Table Ronde, Paris, 20153, 19801

4- Jacques ELLUL, Le système technicien, p.37

5- Le premier à avoir théorisé l’utilitarisme comme compatible avec le christianisme est John Stuart MILL, L’utilitarisme, PUF, Paris, 1998, 18611

6- Jacques EELUL, La technique ou l’enjeu du siècle, p.92.

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