Une Eglise pour le 21ème siècle

Le message de l'Évangile de Jésus-Christ

Jésus annonçait le royaume …

Alfred Loisy écrivit en 1902 une petit livre qui suscita l'indignation : l'Évangile et l'Église. On y trouve sa célèbre formule : « Jésus annonçait le royaume et c’est l’Église qui est venue »1. Cette phrase est volontairement ambigüe et interprétable et on a souvent vu dans ces mots un slogan anticlérical. Or ce n'était pas le cas. Loisy lui-même était prêtre catholique. Il voulait simplement dire que pour durer, la prédication de Jésus devait s'institutionnaliser, c'est à dire s'organiser mais, en même temps, il s'agit d'une critique de la manière dont s'est institutionnalisée l'Église. Dans ce dicton remarquable Loisy exprime un décalage entre ce que Jésus prêchait et ce que les hommes ont fait au cours de l'histoire.

Evoquons brièvement le contexte religieux de la prédication de Jésus. Matthieu 12,1-8 va nous permettre d'en retrouver les éléments principaux. En effet ce passage évoque un certain nombre de caractéristiques de la religion du temps de Jésus.

En ce temps–là, Jésus traversa des champs de blé un jour de sabbat. Ses disciples, qui avaient faim, se mirent à arracher des épis et à manger. Voyant cela, les pharisiens lui dirent : Tes disciples font ce qu’il n’est pas permis de faire pendant le sabbat. Mais il leur dit : N’avez-vous pas lu ce que fit David, lorsqu’il eut faim, lui et ceux qui étaient avec lui ? - comment il entra dans la maison de Dieu et comment ils mangèrent les pains offerts, alors qu’il n’était permis d’en manger ni à lui, ni à ceux qui étaient avec lui, mais aux prêtres seuls ? Ou encore, n’avez-vous pas lu dans la Loi que, les jours de sabbat, les prêtres profanent le sabbat dans le temple sans se rendre coupables ? Or, je vous le dis, il y a ici plus grand que le temple. Si vous saviez ce que signifie : Je veux la compassion et non le sacrifice, vous n’auriez pas condamné des innocents. Car le Fils de l’homme est maître du sabbat. Il partit de là et se rendit à leur synagogue (NBS).

Examinons les éléments contextuels qui apparaissent dans le texte de Matthieu :

- Premier élément important, le temple : à l'époque de Jésus c'est le centre de la religion juive. Le judaïsme du premier siècle, qu'on appelle « judaïsme du second temple » n'est pas le même que celui d'aujourd'hui qu'on appelle « judaïsme rabbinique » qui s'est développé après la destruction du temple par les romains en 70. Pour un juif du temps de Jésus, le temple de Jérusalem est le centre du monde. Mais à quoi sert un temple ? D'abord à offrir des sacrifices : C'est à dire accomplir un rite permettant théoriquement de s'approcher de Dieu. Mais aussi en second lieu à entretenir des prêtres. Comme dans toutes les religions, ils ont pour fonction d'offrir des sacrifices et il faut bien qu'ils puissent vivre de leur travail !

- Deuxième élément important : La Torah est un autre pilier de la religion juive au temps du second temple. Pour simplifier, la Torah c'est la loi c'est à dire ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire (voyez le verset 2 de Matthieu 12). La Torah comprend 613 prescriptions sacrées2 (hébreu Mitsvot ; 248 obligations et 365 interdictions). Une bonne partie de ces mitsvot concerne les rites religieux. Dans le passage en question, le problème est relatif au Sabbat, Mais il en existe beaucoup d'autres qui concernent l'alimentation, la circoncision, la purification... etc. Toutes ces prescriptions ont un objectif : définir comment le profane peut s'approcher du sacré que selon le théologien germano américain Paul Tilich on peut définir ainsi :

« Au départ, sacré ou saint désigne ce qui se situe en dehors du domaine ordinaire des choses et des expériences, ce qui est séparé du monde des relations finies. Ainsi s'explique que tous les cultes religieux isolent des lieux sacrés et des activités saintes des autres lieux et activités. Entrer dans le sanctuaire veut dire rencontrer le sacré. L'infiniment lointain s'y rend proche et présent, tout en restant lointain... »3.

Le judaïsme, comme beaucoup de religions définit : des lieux sacrés, des temps sacrés (fêtes), des hommes sacrés, des objets sacrés, des rites sacrés, une alimentation sacrée …

C'est donc dans ce cadre dessiné à grands traits que Jésus (à la suite de Jean-Baptiste) annonçait le Royaume de Dieu (Matthieu 4,174). Comment s'y prend-il ? Dans le passage de Matthieu 12 que nous venons de voir, Jésus met en lumière des comportements que Dieu ne réprouve pas alors qu'ils sont contraires à la Torah : comment le roi David, le plus spirituel de tous les rois juifs, a-t-il pu enfreindre la Torah en mangeant de la nourriture réservée aux prêtres ? Et comment les prêtres (devant être exemplaires) peuvent-ils travailler le jour du Sabbat ?5 A travers ces questions provocantes qui mettent en lumière des tensions dans l'interprétation du texte biblique, Jésus remet en cause l'attitude des hommes vis à vis de la religion. Et il va plus loin encore dans la provocation en disant : « Il y a ici plus grand que le temple ! » (Matthieu 12,6) en parlant de lui-même.

Jésus est pour son temps, un homme scandaleux, c'est à dire qu'il est une pierre d'achoppement, loin des images pieuses qu'on en a fait et qu'on se fait encore ! Et tout l'Évangile témoigne du scandale ; pour faire bref voici sept exemples célèbres, mais parmi beaucoup d'autres, du renversement opéré par l'Évangile :

Jean 1,1.14 – Le scandale de l'incarnation

Jean 1,1 Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu.

Jean 1,14 La Parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité ; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme celle du Fils unique venu du Père (NBS).

Ce passage célèbre est au début du quatrième évangile, dans un prologue qui nous livre l'intention de son auteur : il veut démontrer comment en Jésus-Christ Dieu se rend accessible, proche, voire même tangible. Il ne s'agit pas pour l'homme de s'élever vers Dieu, mais plutôt de recevoir la visite de Dieu. C'est ce que les théologiens appellent l'incarnation. La même idée se retrouve dans la formule de Jésus dont nous avons déjà parlé : « Il y a ici plus grand que le temple ! ». Or il ne peut y avoir plus grand que le temple si ce n'est celui à qui le temple est dédié !

L'incarnation dont témoigne l'Évangile rend obsolète la distinction entre sacré et profane. Une telle constatation a alors de grande conséquences religieuses car s'il en est ainsi, il n'est plus besoin d'intermédiaires entre les deux, c'est à dire qu'il n'y a plus besoin d'établir des hommes sacrés6, ni même de définir des lieux sacrés7, des temps sacrés8, des objets sacrés, des rites sacrés …

Définir ce qu'est la religion est extrêmement difficile. De nombreux penseurs s'y sont essayés9. Mais si, comme l'a fait récemment un théologien de renom, on la définit comme la « gestion des rapports avec l’au-delà par le truchement de pratiques rituelles, de règles morales et d’une caste de prêtres consacrés, mis à part pour cet office »10 alors, l'incarnation fait sortir le christianisme du champ religieux !

Matthieu 5,21-48 – Le scandale progressiste

Le sermon sur la montagne tel que Matthieu le rapporte est une composition11 de l'évangéliste qui retrace un message tel que selon lui Jésus l'aurait probablement enseigné. Dans le passage dont les références sont données en titre, Jésus utilise six fois (à quelques détails près) la formule « Vous avez entendu qu’il a été dit … Mais moi, je vous dis ». Jésus remettrait-il en cause la loi de Moïse ? On pourrait répondre oui et non tout à la fois. Car l'intention ici est de radicaliser la loi en en faisant ressortir les intentions originelles. Ce qu'il faut appliquer n'est pas la Loi mais l'esprit de la Loi Comme le dira Paul dans la lettre au romains (écrite avant l'évangile de Matthieu) :

Le vrai Juif, ce n'est pas celui qui en a les apparences ; et la vraie circoncision, ce n'est pas celle qui est apparente, dans la chair. Est vraiment juif celui qui l'est dans le secret ; sa circoncision, c'est celle du cœur, qui relève, non pas de la lettre, mais de l'Esprit ; celui-là ne reçoit pas sa louange des humains, mais de Dieu » (Romains 2,28-29 – NBS).

C'est la conscience qui peut être jugée et non les actes. Et c'est un scandale, une poierre d'achoppement, parce que quand il s'agit de contrôler son comportement selon une règle, en tant qu'humains nous savons faire, ou du moins nous pensons que nous sommes capables : obéir à une tradition est humainement envisageable. Mais s'il s'agit d'avoir une conscience pure, nous savons que cela nous est impossible (cf la célèbre formule de Jean 8,7). Selon Jésus (et Paul) notre spiritualité ne dépend pas d'une performance à accomplir, mais de notre adhésion au dessein de Dieu. Cette adhésion se manifeste par une obéissance, mais celle-ci n'est jamais première, elle suit toujours une intention de plaire à Dieu plus qu'aux humains (dont soi-même).

Matthieu 11,18-19 – Le scandale de la table

Dans la même veine que le scandale précédant voici Matthieu 11,18-19

Car Jean est venu : il ne mangeait ni ne buvait, et l'on dit : « Il a un démon ! ». Le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant, et l'on dit : « C'est un glouton et un buveur, un ami des collecteurs des taxes, des pécheurs ! » Mais la sagesse a été justifiée par ses œuvres (NBS).

Il semble qu'on traitait Jésus de glouton12 et d'ivrogne13 et d'ami des pécheurs et des collecteurs de taxe. Les pécheurs pour les pharisiens sont ceux qui n'arrivent pas à respecter les règles (sous entendus, eux ils y arrivent ! Cf paragraphe précédent). Les collecteurs de taxes quant-à eux sont l'équivalent des « collabos » des romains puisqu'ils prélevaient l'impôt pour eux (qui mieux qu'un juif palestinien sait ou les juifs palestiniens cachent leurs économies !). Or Jésus mange et boit au milieu de ces percepteurs et pécheurs ! Tout ce qu'un bon juif ne fait pas. C'est un scandale.

Mais pourquoi Jésus fait-il cela ? Pour faire passer le message suivant : Dieu veut s'approcher (rappelez-vous de l'incarnation) de tous les hommes. Dans l'évangile de Luc (5,30-32), est rapporté un repas de Jésus chez Levi un collecteur de taxe :

Les pharisiens et leurs scribes maugréaient ; ils disaient à ses disciples : Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les collecteurs des taxes et les pécheurs ? Jésus leur répondit : Ce ne sont pas ceux qui sont en bonne santé qui ont besoin de médecin, mais les malades. Ce ne sont pas des justes, mais des pécheurs, que je suis venu appeler à un changement radical (NBS).

Jésus ne s’embarrasse pas des qu'en dira-t-on. Ce qui lui importe c'est de porter son message à ceux qui en ont besoin. Le cœur des pharisiens et les scribes c'est-à-dire les religieux de l'époque est finalement moins accessible pour Jésus que celui des gens du peuple qui avaient compris combien la perfection exigée par la tradition était inaccessible pour eux car faite pour d'autres.

Matthieu 9,1-8 – Le scandale du pardon des péchés

L'évangéliste Matthieu insiste sur les activités d'enseignement de prédication et de guérison. Après le sermon sur la montagne (Matthieu 5 à 7), Jésus guérit beaucoup de gens (Matthieu 8 et 9). En Matthieu 9,1-6 :

Il monta dans un bateau, traversa la mer et se rendit dans sa ville. On lui amena un paralytique couché sur un lit. Voyant leur foi, Jésus dit au paralytique : Courage, mon enfant ! Tes péchés sont pardonnés. Quelques scribes se dirent alors : Il blasphème. Jésus, qui voyait leurs pensées, dit : Pourquoi avez-vous de mauvaises pensées ? Qu'est-ce qui est le plus facile, de dire : « Tes péchés sont pardonnés », ou de dire : « Lève-toi et marche ! » Eh bien, afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a l'autorité sur la terre pour pardonner les péchés - il dit alors au paralytique : Lève-toi, prends ton lit et retourne chez toi … (NBS)

C'est la suite du scandale de l'incarnation. Qui est donc cet homme qui prétend pardonner les péchés ? D'autant qu'il ne propose ni sacrifice, ni passage par le temple, ni collaboration des prêtres. Là encore, le pardon des péchés par Jésus supprime les intermédiaires et la nécessité de réparer le tort fait à Dieu. Là encore, l'Évangile fait sortir le christianisme du champ religieux tel que nous l'avons définit plus haut.

Marc 11,15-19 – Le scandale des marchands chassés du temple

Ils arrivent à Jérusalem. Entré dans le temple, il se mit à chasser ceux qui vendaient et ceux qui achetaient dans le temple ; il renversa les tables des changeurs et les sièges des vendeurs de colombes. Et il ne laissait personne transporter un objet à travers le temple. Il les instruisait et disait : N'est-il pas écrit : Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations. Mais vous en avez fait une caverne de bandits. Les grands prêtres et les scribes l'entendirent ; ils cherchaient comment le faire disparaître … (NBS).

A l'époque du temple, des juifs pieux de tout le pourtour méditerranéen ou de Babylonie venaient en pèlerinage à Jérusalem. A l'époque de la Pâque, la ville de Jérusalem multipliait sa population peut-être par dix. L'un des éléments important du pèlerinage consistait à sacrifier un animal. On trouve dans le Premier Testament divers sacrifice pour divers occasions, mais c'est principalement pour le pardon des péchés qu'on sacrifiait. Comme on ne pouvait pas amener d'animal de loin, et que les animaux à sacrifier devaient répondre à des critères spécifiques dont jugeaient les prêtres, on achetait le ou les animaux à sacrifier sur place, dans le temple. Par ailleurs, pour acheter un animal, on ne pouvait pas le faire avec la monnaie romaine, monnaie païenne par excellence qui glorifiait les empereurs plutôt que Dieu. Ainsi il fallait passer d'abord chez le changeur avant de passer chez le marchand d'animaux. Chacun prenant au passage une commission ou une marge exorbitante.

Ici, Jésus chasse les vendeurs et renverse les tables des changeurs : il interrompt l'activité sacrificielle du temple et veut redéfinir le centre économique, social, religieux et même politique du pays en maison de prière. Il recadres le rapport à Dieu. Deux théologies s'affrontent :

- celle des prêtres qui voient la relation à Dieu à travers le sacrifice (dont ils sont les intermédiaires incontournables),

- celle de Jésus qui voit la relation à Dieu comme immédiate, sans intermédiaire : il sécularise le temple, c'est-à-dire qu'il le rend accessible à tous (au verset 17 il parle de toutes les nations). Jésus est bien celui qui supprime la distinction entre ce qui est sacré et profane. Il veut redéfinir la relation à Dieu, ce qui pour les prêtres est impensable tant théologiquement qu'économiquement. Il fallait vraiment que Jésus disparaisse (verset 18) !

1Corinthiens 1,18-25 – Le scandale de la crucifixion

En effet, la parole de la croix est folie pour ceux qui vont à leur perte, mais pour nous qui sommes sur la voie du salut, elle est puissance de Dieu. Car il est écrit : Je détruirai la sagesse des sages, j’anéantirai l’intelligence des intelligents. Où est le sage ? Où est le scribe ? Où est le débatteur de ce monde ? Dieu n’a–t–il pas frappé de folie la sagesse du monde ? En effet, puisque le monde, par la sagesse, n’a pas connu Dieu dans la sagesse de Dieu, c’est par la folie de la proclamation qu’il a plu à Dieu de sauver ceux qui croient.

Les Juifs, en effet, demandent des signes, et les Grecs cherchent la sagesse. Or nous, nous proclamons un Christ crucifié, cause de chute pour les Juifs et folie14 pour les non-Juifs ; mais pour ceux qui sont appelés, Juifs et Grecs, un Christ qui est la puissance de Dieu et la sagesse de Dieu. Car la folie de Dieu est plus sage que les humains, et la faiblesse de Dieu est plus forte que les humains. (NBS)

Comment le Fils du Dieu Tout-Puissant peut-il être crucifié ? Paul explique ici que la croix révèle un Dieu dont le raisonnement n'est pas humain. En effet, les religions ont tendance à montrer que leur Dieu est le plus fort. Dans l'antiquité, on considérait que le vainqueur d'une bataille est celui dont le Dieu est plus fort que celui des vaincus. Dans un cadre monothéiste, le vainqueur est celui avec qui Dieu a combattu contre les vaincus. Et ce n'est pas juste une croyance moyenâgeuse : en 1914 par exemple, trois jours seulement après la déclaration de guerre entre la France et l'Allemagne le pasteur réformé de Nîmes Charle Babut demande aux pasteurs réformés Allemands et notamment à leur représentant Ernst Dryander, prédicateur en chef à l'Église réformée de Berlin, de bien vouloir signer une protestation commune contre la guerre. Les Allemands, pourtant de la même mouvance religieuse, refusent en argumentant que Dieu sera du côté de la nation la plus chrétienne !

En voulant se révéler à travers la mort de Jésus sur la croix, Dieu se fait connaître comme un Dieu capable de renoncer à son honneur et à sa puissance. Un Dieu qui ne veut pas être glorifié par une gloire humaine mais par une relation avec les humains. Un Dieu proche de nous et loin des représentations religieuses traditionnelles.

Matthieu 27,62-64 – Le scandale de la résurrection

Le lendemain, jour qui suit la Préparation, les grands prêtres et les Pharisiens se rendirent ensemble chez Pilate. « Seigneur, lui dirent-ils, nous nous sommes souvenus que cet imposteur a dit de son vivant : “Après trois jours, je ressusciterai.” Donne donc l’ordre que l’on s’assure du sépulcre jusqu’au troisième jour, de peur que ses disciples ne viennent le dérober et ne disent au peuple : “Il est ressuscité des morts.” Et cette dernière imposture serait pire que la première. » (TOB).

Et un peu plus loin en Matthieu 28,16-18

Les onze disciples allèrent en Galilée, sur la montagne que Jésus avait désignée. Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais quelques-uns eurent des doutes ; Jésus s'approcha et leur dit : Toute autorité m'a été donnée dans le ciel et sur la terre (NBS).

La position à adopter face à la résurrection de Jésus n'est pas évidente au premier abord. Celui qui est chrétien accepte que Dieu est capable de ressusciter le Christ et qu'il l'a fait (1Corinthiens 15,16-19). Mais celui qui n'est pas chrétien, sans accepter le fait peut pourtant comprendre les enjeux derrière le discours théologique du Nouveau Testament sur la résurrection.

Là où les autorités religieuses pensaient avoir éliminé le problème en le faisant crucifier par les romains, voilà qu'il ressurgi, plus vivant que jamais ! En relevant Jésus d'entre les morts, Dieu prend parti pour celui qui faisait scandale si bien que c'est Dieu lui-même qui fait scandale parce qu'il juge la religion, et pas seulement le judaïsme, mais toute forme de religiosité. La résurrection est bien la clé du christianisme15. Par elle, Jésus ouvre une nouvelle ère : celle de la bonne nouvelle qu'on traduit souvent par Evangile et qui est l'ère du royaume de Dieu (Luc 16,16). Il s'agit d'un renversement, c'est-à-dire d'un changement de paradigme. Nous parlons pas ici de remplacer un système par un autre qui serait plus élaboré, mais de la libération vis à vis du système.

L'évangile de Jean est chronologiquement le dernier à avoir été écrit. Tout au long de son œuvre, il remplace le mot miracle qu'utilisaient les autres évangélistes par le mot signe. Or nous avons vu que beaucoup de miracles de Jésus sont des scandales pour ses contemporains, non pas tant parce qu'ils sont de l'ordre du merveilleux, mais parce qu'ils sont des signes, c'est à dire des indications du changement qu'opère le Christ. Il est alors intéressant de remplacer le mot signe par scandale par exemple lorsqu'on lit la première conclusion de l’évangile : Jean 20,30-31 « Jésus a encore produit, devant ses disciples, beaucoup d'autres signes qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-ci sont écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et que, par cette foi, vous ayez la vie en son nom » (NBS).

Jésus est donc un scandale vivant. Il se sent libre de manger ce qu'il veut avec qui bon lui semble. Il se sent libre de nier l'importance du temple. Il se sent libre de redresser les valeurs morales liées à la tradition religieuse. C'est ainsi que, paradoxalement, il annonce le royaume de celui auquel le temple et la religion sont dédiés. Selon Jésus, aucun système de règles ou de rituel ne peut décrire ou faire advenir le royaume de Dieu. Après la révolution de 1789, Maximilien de Robespierre voulait créer une religion civile. Aujourd'hui certains penseurs imaginent une religion sans Dieu. Paradoxalement Jésus voulait créer une église non religieuse et il se sentait libre de prêcher Dieu, sans y ajouter la religion16.

et c'est l'Église qui est venue …

Nous avons donc vu que Jésus ne voulait pas instaurer une nouvelle religion mais établir une relation avec Dieu. Examinons ce que les hommes ont fait par la suite. Tout comme nous n'avons pris que quelques épisodes de la vie de Jésus pour préciser ce qu'était sa prédication du Royaume de Dieu, prenons quelques épisodes de l'histoire du christianisme pour comprendre ce que l'Église a fait de cette prédication.

Ignace d'Antioche

On a conservé plusieurs lettres de l'évêque Ignace d'Antioche écrites aux alentours de l'an 120. Dans une église qui grandit très vite avec beaucoup de conversions, l'un des soucis principaux d'Ignace est l'unité de l'Église il écrit :

- aux philadelphiens (8,1)

« … à tous ceux qui se repentent le Seigneur pardonne si ce repentir les amène à l'unité avec Dieu, et au sénat de l'évêque ».

- à Polycarpe (6,1) il écrit :

« Attachez-vous à l'évêque pour que Dieu aussi s'attache à vous ».

Dans la société, l'empereur dirige un « sénat ». Dans l'église l'évêque dirige des presbytres17 et des diacres. L'expression « sénat de l'évêque » compare l'évêque à l'empereur. Et petit à petit, la dérive va être de plus en plus prononcée : ce qui compte est d'obéir à l'évêque. l'Église réinstaure des hommes sacrés18 sensés garantir l'accès à Dieu. Si l'intention initiale qui est de prendre soin des nombreux convertis et de conserver l'unité de l'Église, est bonne, au final la solution, va contredire la volonté de Jésus qui voulait que chaque homme ait accès à Dieu directement.

La querelle de Pâques

Au 2e siècle les églises d’Asie (Palestine, Turquie...) célébraient Pâques à date fixe, la même que celle de la Pâque juive19. Les autres églises célébraient Pâques un dimanche20. Eusèbe de Césarée qui a écrit une Histoire ecclésiastique au 4e siècle rapporte que l’évêque de Rome Victor (~189-199) prit l’initiative de mettre fin à cette situation en exigeant des communautés asiates qu’elles abandonnent leur coutume et se rangent à celle des autres en les menaçant de couper la relation avec les églises d'Europe. A force d'intimidation, c'est l'évêque de Rome qui aura le dernier mot. Qui avait raison ? L'apôtre Paul répond clairement, et avant l'heure, en Galates 4,10-11

Vous observez scrupuleusement les jours, les mois, les saisons et les années ! Je crains de m’être donné de la peine pour rien en ce qui vous concerne.

Evidemment personne n'avait raison. Ce qui déclencha cette dispute n'est qu'un désir religieux (et peut-être aussi un désir de domination religieuse, donc de pouvoir) : les hommes ont ré-institués des jours sacrés, plus sacrés que d'autres...

Anselme de Cantorbéry

Huit siècles plus tard l'archevêque de Cantorbéry, pensait que si le Christ s'est offert en sacrifice, c'est pour réparer l’offense faite à Dieu par le péché des hommes. Cette offense, selon Anselme, devait être réparée mais ne pouvait l'être par ceux qui l'avaient commise. Il fallait donc que le Fils de Dieu s'offre lui-même en sacrifice à Dieu pour apaiser la colère de son Père. Après Anselme, Dieu re-devient pour les théologiens officiels celui à qui on doit offrir un sacrifice et non plus celui à qui l'on veut offrir un sacrifice. On appelle cette façon de voir la grâce de Dieu la théologie de la satisfaction. Lisons à ce sujet l'analyse récente (2013) du théologien François Vouga21 :

« L'interprétation sacrificielle et substitutive de la mort de Jésus, qui conserve une place centrale dans les liturgies et les catéchismes des églises, que certains considèrent comme la vérité chrétienne, mais dont il semble bien difficile de rendre compte logiquement, résulte d'un malentendu. La gravité de celui-ci tient à la difficulté dans laquelle il place le christianisme d'expliquer simplement, clairement et distinctement le sens de l'événement qui le fonde, mais aussi et surtout au poids qu'il fait peser sur des femmes et sur des hommes auxquels l'Évangile devrait être annoncé comme une puissance émancipatrice et créatrice de bonheur et de liberté ».

L'interprétation sacrificielle et substitutive de la mort de Jésus, n'est pas la théologie des évangiles, ni la pensée de Paul22. Pour eux la mort de Jésus est une libération, et non pas le passage de l'asservissement au judaïsme à l'asservissement au christianisme. On le voit, les hommes ont ré-institué les sacrifices religieux. Ecoutons encore Vouga23 :

« La lecture sacrificielle de la mort de Jésus est étrangère au Nouveau Testament. Elle est attestée pour la première fois par les lettres d’Ignace d’Antioche, qui s’efforce, au deuxième siècle, de donner au christianisme les caractéristiques de la religion romaine : on sacrifie pour apaiser les dieux et gagner leur bienveillance ».

Conclusion

Ces trois exemples significatifs, même si certains les jugeront insuffisants, montrent que progressivement, au cours de l'histoire, les chrétiens ont re-séparé sacré et profane : ils ont ré-institué le sacrifice à Dieu, avec des hommes sacrés, des temps sacrés et même des lieux sacrés (autel, tabernacle, sanctuaires de pèlerinage ou autre...). Ils ont recréé une religion.

Certes nous savons que si le Royaume de Dieu c'est l'Eglise l'inverse n'est pas vrai : l'Eglise n'est pas le Royaume de Dieu24. Mais cela ne peut pas être utilisé comme une excuse pour admettre des erreurs que la Bible, seule autorité à laquelle l'Eglise se soumet, permet ou aurait du permettre, d'éviter. Le proverbe si bien connu : errare humanum est, perseverare diabolicum25, prend ici toute sa signification, car si l'erreur, même doctrinale, même la plus profonde, est pardonnable, le refus de se réformer ne l'est pas.

Les hommes ont donc recréé une religion alors que justement Jésus était venu nous en libérer. Chassez le naturel26... il revient au galop. L'Evangile a été déformé. Et non seulement déformé, mais encore cadenassé dans un moule tout humain qui l'empêche d'être redressé. Ce moule c'est la tradition qu'on a élevée au même rang d'autorité que la Parole de Dieu. Mais la menace existait déjà dès le premier siècle et l'auteur de l'épître aux Colossiens (2,16-17) avait bien compris l'enjeu :

Dès lors, que personne ne vous juge à propos de ce que vous mangez ou buvez, pour une question de fête, de nouvelle lune ou de sabbat : tout cela n'est qu'une ombre de ce qui est à venir, mais la réalité, c'est le corps du Christ (NBS).

Ne pouvons-nous, malgré nos conditionnements psycho-socio-culturels, sortir du piège ?


Notes

Pour Loisy, l’institutionnalisation de l’Église  est une nécessité pour qe l'enseignement de Jésus puisse durer au cours des siècles. la formule « Jésus annonçait le royaume et c’est l’Église qui est venue » est ambigue, et cela n'est peut-être pas involontaire. Cependant l'imprudence de Loisy le conduira à l'excommunication : on lui reprochait d'historiciser les dogmes, c'est à dire de penser que le dogme ne vient pas de Dieu mais des hommes.

Selon une indication du Talmud qui ne donne pas la liste. Maïmonide (1138-1204) en a donnée une qui fait à peu près autorité dans le judaïsme.

Dynamique de la foi au chapitre I paragraphe 4.

Matthieu 4,12 Lorsqu'il eut appris que Jean avait été livré, Jésus se retira dans la Galilée. 13 Il quitta Nazareth, et vint demeurer à Capernaüm, situé près de la mer aux confins de Zabulon et de Nephtali, (…) 17 Dès lors Jésus commença à prêcher et à dire : Repentez-vous car le royaume des cieux est proche.

Lévitique 24,8 Chaque jour de sabbat, on arrangera ces pains devant l’Éternel, continuellement : c’est une alliance perpétuelle de la part des fils d’Israël.

Comme un clergé : malgré la réforme, la chrétienté post XVIe s'est cléricalisée. A la fois chez les Catholiques après le concile de Trente, et chez les protestants, qui bien qu'ayant proclamé le sacerdoce universel des baptisés, n'a pas mis plus d'une génération à constituer un corps de pasteurs auxquels étaient réservés le ministère de la Parole et des sacrements ainsi que la direction effective des communautés.

Terre sainte, sanctuaires, églises, tabernacles...

Semaine sainte, fêtes religieuses, jour du Seigneur... Les pèlerinages qui associent lieu et temps sacrés sont aussi des déviations religieuses, même s'ils restent utiles pour le côté communautaire.

Quelques exemples :
- Kant : « connaissance de tous nos devoirs comme commandements humains »
- Hegel : sphère des énigmes (résolues), contradictions d'esprits (dévoilées), angoisses apaisées
- Marx « soupir de la créature accablée par le malheur d'un monde sans cœur... l'opium du peuple »
- Max Müller « l'inconcevable, exprimer l'inexprimable, une aspiration vers l'infini... »
- James Frazer « l'activité propitiatoire et conciliatrice à l'égard des forces supérieures à l'homme... »
- Emile Durkheim « de croyances et pratiques qui unissent en communauté morale »
- Pinard de la Boullaye « croyances et pratiques concernant une réalité... entrer en relation avec elle »

10  François Vouga, La religion crucifiée, Essai sur la mort de Jésus, Labor et Fides, Genève, 2012, p186
Nous garderons cette définition pour définir ce qui est religieux ou ne l'est pas.

11  De nombreuses preuves exégétiques permettent de le démontrer, et ce n'est pas l'ojet de cet article, mais de manière succincte nous pouvons déjà remarquer que ce sermon se retrouve par bribes tout au long de l'évangile de Luc.

12  Grec : φάγος (prononcer phagos)

13  Grec : οἰνοπότης (prononcer oinopotès)

14  Le mot grec pour folie est σκάνδαλον (prononcer scandalone)

15  Et même pour ceux qui ont de la peine à accepter que Dieu ait pu ressusciter Jésus et qui considère qu'elle est un mythe, le discours du Nouveau Testament sur la résurrection fait du christianisme (en tant que doctrine théologique) une libération de l'humain vis à vis des traditions et systèmes religieux quels qu'ils soient, même des systèmes athées.

16  On ne peut pourtant pas accuser Jésus de prêcher un Dieu post-moderne qu'on se ferait soi-même. En effet, Jésus donne une image (par sa vie et son enseignement) précise de qui est Dieu.

17  Il s'agit des anciens. Dans certaines traductions on trouve le mot prêtre, mais chronologiquement on ne peut pas encore les appeler ainsi.

18  Avec un mode de vie différent, des vêtements différents...

19Donc le quatorzième jour de Nisan. C'est la pratique qu’on appelle « quartadécimane » du latin quartadecima, quatorzième (jour).

20  Pratique « dominicale ».

21  Dans : La religion crucifiée, Labor et Fides, 2013, p.21

22  ni même celle de l'épître aux Hébreux contrairement à ce qu'on pourrait penser.

23  François Vouga, interviewé par Julie Paik en mars 2013
http://protestinfo.ch/201303286399/6399-la-religion-crucifiee.html#.U0uYjsdARjM

24  Une démonstration à partir de l'Ecriture est possible (et nécessaire) pour montrer que la proposition « Le Royaume de Dieu c'est l'Eglise » n'est pas réciproque – cf Karl Barth, « La croissance de l'Eglise », dans L'Eglise, Labor et Fides, Genève, 1964, p.263-269. Sur le fond il s'agit de reconnaître que chercher le Royaume implique de trouver l'Eglise, mais que vivre dans une église n'implique pas forcément d'être dans le Royaume. La dimension est spirituellement double : personnelle et communautaire.

25  L'erreur est humaine, persévérer dans l'erreur est diabolique.

26  Que la bible appelle charnel.

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