Esaïe 6,9-10
Dieu endurcit-il le cœur de son peuple ?

Question : En étudiant Esaïe, je suis restée interloquée face à la différence de formulation du passage repris en Matthieu 13,14-15 de Esaïe 6,9-10. Esaïe semble dire que c'est Dieu qui endurcit le cœur de son peuple, alors que Matthieu semble dire que c'est le peuple qui a endurci son propre cœur.

Mon explication personnelle est qu'en envoyant Esaïe prêcher au peuple, Dieu sait que le peuple n'écoutera pas et donc endurcira (encore plus) son cœur . La formulation en Matthieu ne ferait donc que vérifier et confirmer que cet endurcissement a eu lieu.  La Parole de Dieu révèle donc l'état de notre cœur : quand elle est prêchée, soit mon cœur est doux et donc il répondra avec humilité et deviendra encore plus doux; soit il est dur et répondra avec orgueil/colère et deviendra encore plus dur.

Que penses-tu de mon analyse ? - Fabienne


Esaïe 6,9-10 Il [Dieu] dit : « Va, tu diras à ce peuple : Ecoutez bien, mais sans comprendre, regardez bien, mais sans reconnaître. Engourdis le cœur de ce peuple, appesantis ses oreilles, colle-lui les yeux ! Que de ses yeux il ne voie pas, ni n’entende de ses oreilles ! Que son cœur ne comprenne pas ! Qu’il ne puisse se convertir et être guéri ! »

Matthieu 13,14-15 et pour eux s’accomplit la prophétie d’Esaïe, qui dit : Vous aurez beau entendre, vous ne comprendrez pas ; vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. Car le cœur de ce peuple s’est épaissi, ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, pour ne pas voir de leurs yeux, ne pas entendre de leurs oreilles, ne pas comprendre avec leur cœur, et pour ne pas se convertir. Et je les aurais guéris !

Marc 4,12 afin que tout en regardant bien, ils ne voient pas et qu'en entendant bien, ils ne comprennent pas, de peur qu'ils ne se convertissent et qu'il ne leur soit pardonné.


 

Éléments de réponse : Esaïe 6,9-10 fait partie des passages compliqués à interpréter ; c'est une de ces intrigues bibliques qui ont fasciné nombre d'exégètes avant nous. Au point que les traducteurs de la Septante (traduction grecque de la Bible hébraïque réalisée au 2ème siècle avant Jésus-Christ) l'ont volontairement transformé pour que la responsabilité ne puisse pas être imputé à Dieu d'avoir endurcis (littéralement : rendu gras, ce qui me fait penser au cholestérol !) le cœur du peuple.

Il est est repris par Jésus dans les évangiles : Marc le reprend littéralement mais partiellement alors que Matthieu le reprend selon la Septante. Matthieu, qui s'est inspiré de Marc pour écrire son évangile, a donc fait la même chose que les traducteurs grecs de la Septante presque 300 ans plus tôt.

Le malaise ne date donc pas d'aujourd'hui ! Comment Dieu peut-il être responsable de l'endurcissement du cœur ? N'est-il pas celui qui veut qu'aucun périsse et que tous parviennent à la repentance (2Pierre 3,9) ?

Des textes comme celui d'Esaïe qui peut rendre Dieu responsable de l'endurcissement, sont dus à la pensée que Dieu est responsable de tout. On appelle cela le "déterminisme divin". Quand on voit Dieu ainsi, on pense qu'il dirige tout et que les choses se passent toujours selon sa volonté.

C'est un peu une marque de fabrique des textes bibliques très anciens (avant l'Exil). Par la suite, la révélation sur Dieu va se peaufiner et les auteurs bibliques plus tardifs vont séparer ce qui vient du mal (de Satan) de ce qui vient de Dieu lui même (compare par exemple 2Samuel 24,1 et 1Chroniques 21,1 tu sauras lequel des deux est le plus ancien). Malheureusement, des théologiens comme Calvin vont prendre ce genre de passages de manière littérale et créer la fausse doctrine de la double prédestination.

En tant que chrétien, il nous faut lire la bible avec le postulat que Dieu est comme Jésus était (Jean 1,18) : humble, doux, juste, compatissant, pur, artisan de paix, patient, bienveillant, bon, fidèle... etc.

Ainsi ton analyse est juste. D'autant plus juste que la citation par les évangélistes synoptiques arrive dans le cadre de l'explication de la parabole du semeur. Ton analyse rejoint aussi celle donnée par l'évangéliste Jean (12,40s).

Mais on oublie aussi souvent que cette citation (selon la Septante) sert de conclusion au livre des Actes pour montrer que le peuple juif, encore une fois, passe à côté de ce que Dieu avait prévu pour lui, mais là c'est grave, car il s'agit du salut. Luc met dans la bouche de Paul ce que Paul pensait vraiment (Romains 11,8 qui cite Deutéronome 29,3 qui exprime la même chose qu'Esaïe 6). Quand un passage de l'Ancien Testament est cité dans le Nouveau Testament il est bon de voir ce qu'il y a autour dans l'Ancien Testament mais qui n'est pas cité. Dans le cadre d'Esaïe 6, il s'agit du prophète qui reçoit la mission d'aller parler au peuple de la part de Dieu (c'est ça être prophète). Dieu lui dit que le succès ne sera pas au rendez-vous, mais que sa mission servira quand même à quelque chose, même si ce n'est pas aussi spectaculaire que ce qu'Esaïe aurait souhaité : à partir de la souche brulée (littéralement) par des armées étrangères, une descendance saine verra le jour. En Actes 28 : Paul sous entend que la descendance spirituelle de Jésus est la descendance saine dont parle Esaïe au verset 13. Et il sous entend aussi, que lui-même joue le rôle de prophète pour les Juifs de Rome, comme Esaïe était prophète pour les Juifs au temps d'Ozias.

Jésus dans la parabole du semeur a ramené le sens de ce passage au plan personnel, pour chacun d'entre nous. Nous avons donc face à Dieu une responsabilité personnelle, et collective.

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