Présence réelle : spirituelle ou charnelle ?

Le problème de l’expression « présence réelle » c’est qu’elle induit une confusion entre la réalité et la matérialité. En effet le mot réel vient du latin res qui veut dire la chose. Mais cette chose, n’est pas forcément matérielle. Par exemple, la république, res publica (chose publique - en latin) n’est pas tangible. Ainsi ce n’est pas parce qu’une chose est réelle qu’elle est forcément matérielle ou charnelle. L’amour entre deux personnes peut être vraiment réel, au sens de vraiment existant, mais pas forcément charnel1 dans le sens matériel.

Ceux qui considèrent que le corps et le sang de Jésus sont « vraiment et réellement contenus substantiellement » dans le pain et le vin pensent que la présence de Jésus doit être matérielle car pour eux réalité et matérialité sont synonymes et le spirituel ne peut passer que par le charnel. Car si ce n’est pas le cas, l’eucharistie n’est-elle pas vidée de son sens ? Et donc son importance et sa nécessité subsiste-t-elle ?

Ceux qui au contraire pensent que la présence de Jésus s’opère par le Saint-Esprit revendiquent aussi une présence, toute aussi réelle, du Christ lors de la communion. Cette présence s’exprime par le geste symbolique répété du Christ lors du dernier repas avant sa mort, et par la présence de l’église autour de la table, et de l’Esprit (d’amour) qui se manifeste pendant cette cérémonie. Mais bien que réelle, cette présence n’est pas matérielle.

L’objection principale à ce principe est celle-ci : si l’eucharistie est un symbole, alors l’incarnation du Seigneur était-elle aussi un symbole ? Car l’eucharistie c’est toute la vie du Christ qui se réincarne dans les réunions chrétiennes. Luther identifiait la présence du Christ pendant son ministère terrestre, à sa présence dans le sacrement.

C’est méconnaître ce qu’est un symbole, ce qu’un Origène ou un Augustin n’ignoraient pas. Il est vrai que le mot symbole est devenu synonyme de « vague représentation d’une chose » et qu’aujourd’hui la confusion est facile. Mais nous l’avons vu ce n’est pas le cas. Ainsi quand on refait les gestes de Jésus (qui sont des gestes symboliques, puisqu’il est lui-même présent lors de la fraction du pain) nous faisons le lien avec la réalité de son incarnation (symbolisée par le pain), de sa souffrance et de sa mort (symbolisées par la fraction, le geste de rompre), du fait que nous le croyons vivant (si nous croyons, nous prenons) et de la vie qu’il nous donne (manger et boire), et de la communauté qui naît de cette réalité (discerner le corps).

Pas de dîner du Seigneur, et le christianisme reste théorique et insaisissable dans la réalité. C’est la raison pour laquelle nous devons être unis en prenant le dîner du Seigneur. C’est la raison pour laquelle s’il n’y a pas d’amour qui se dégage de la communion, celle-ci est un contre témoignage religieux dans le sens péjoratif du terme.

A ceux qui estiment, après de longues élucubrations métaphysiques et aristotéliciennes sur le pain et le vin qu’en mangeant et buvant ces espèces on mange et on boit le corps et le sang de Jésus, parce que c’est une nouvelle incarnation qui a lieu, on peut poser la question : l’incarnation était elle une réalité invisible à l’œil nu ? Jésus n’avait-il que l’apparence d’un homme ? Non, comme le dit l’ouverture de la première épître de Jean :

Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont palpé, – il s’agit de la parole de la vie...

L’incarnation n’était pas cachée2. La Parole de Dieu s’est faite3 homme : vrai homme (et non apparence d’homme, ni même sur-homme). Les gnostiques docétistes qui niaient la corporéité du Christ estimaient qu’il s’était fait chair, mais sans devenir un corps. Sous les apparences d’un corps disaient-ils, il s’est fait chair. Soit cette théorie est vraie, et le Seigneur est un menteur qui fait croire qu’il vient mourir pour nous, soit elle est elle-même un mensonge. Peut-il en être de même lors de l’eucharistie ? Ainsi le pain ne peut pas être sous une autre apparence le corps de Jésus.

Si on garde en tête la définition du symbole telle que nous l’avons vue, on peut trouver pour ce qui est de la présence réelle un dénominateur commun : le Christ est réellement présent ; ce pour quoi dans tous les cas, tout le monde est d’accord. Ce qui pourrait nous suffire sans que nous ayons à nous quereller plus avant, car finalement la cuisine du repas auquel nous sommes conviés est l’œuvre du Seigneur.


Notes

1 Et il est même possible que l’amour charnel ne soit pas la preuve d’un amour réel !

2 Luther avait saisi cela, et c’est pourquoi il refusait la transsubstantiation et pensait que le pain était à la fois pain et corps du Christ, comme le Christ qui était à la fois Homme et Dieu.

3 En Jean 1,14 on lit sarx égéneto (σὰρξ ἐγένετο), Aoriste indicatif moyen : elle devint chair