Usurpation du divin – Genèse 11

Le texte de Genèse 11 est aussi une dénonciation de l’usurpation de Dieu par l’humain. Le premier verset du chapitre pourraient sembler idylliques. On dirait l’union sacrée. Pourtant un détail attire l’attention. Il dit littéralement:

Toute la terre était lèvre une et paroles uniques.

Que toute la terre parle la même langue peut sembler intéressant. Le grec puis plus tard le Latin n’étaient-elles pas des langues véhiculaires qui ont permis la communication entre les peuples ? De même l’anglais aujourd’hui ? Mais que tout la terre parle sans dissonance, avec les mêmes mots (selon la majorité des traductions francophones) traduit une uniformisation non seulement du langage mais aussi de la pensée.

Au v3 on peut lire (littéralement encore) :

Ils briquetèrent des briques

Entre le verbe et le complément la redondance n’est pas fortuite. En hébreu, elle signe une insistance. Dans le propos qui est le mien je peux le traduire en disant qu’il s’agit du rêve de l’efficacité. Aujourd’hui, dans notre contexte moderne, on pourrait parler de rentabilité, efficacité, efficience, productivité, etc. Ce qui semblait interessant au début devient de plus en plus inquiétant. Et ce n’est pas finit.

Les humains veulent bâtir un ville qui atteigne le ciel (v4). L’entreprise nous semble complètement impossible à nous qui vivons au 21ème siècle et qui savons comment est constitué le ciel. Que traduit cette ambition ? Explicitement le but est d’atteindre le lieu de Dieu. Non pas pour y rencontrer Dieu, ce qui pourrait venir d'une bonne intention, mais pour se faire un nom, c'est-à-dire pour devenir égaux avec Dieu. Cela peut paraître infantile. Et pourtant « se faire un nom » n’est-ce pas « réussir » selon les critères humains ? C’est-à-dire aujourd’hui faire de l’argent, avoir une belle bagnole, de beaux vêtements, de belles chaussures, une belle maison, tout ce que collectivement les humains qui nous entourent trouvent beau. Même mes vacances doivent être belles : si je ne peux pas poster de belles photos de vacances, sur Instagram, TikTok ou autres réseaux sociaux, comment les autres vont-ils savoir que j’ai passé de belles vacances ?

Comment se fait-on un nom dans notre société ? On se conforme plus que les autres au système. Ou alors on fait la révolution (si on est pas éliminé avant par le système). Mais même en faisant la révolution, on finit par être comme les autres. Qu’on nage dans un sens ou dans l’autre, on est toujours dans la piscine !

Ensuite (v7) YHWH descend pour voir. C’est une image, mais elle dit beaucoup : car à quelle autre occasion Dieu descend-il sur terre ? Philippiens 2,8 dit qu’« il s’est abaissé lui-même ». Dès Genèse 11 nous entrevoyons un Dieu qui s’intéresse aux humains, et pas n’importe lesquels : des pécheurs qu’il faut sauver de leurs désirs de toute puissance qui se traduit par un désir… d’efficacité : grâce à leur génie, les humains crées des briques là où il n’y a pas de pierres et ont l’ambition pour atteindre le ciel de partir du bas d’une vallée plutôt que de se mettre au sommet d’une montagne.

Quelle crainte pousse Dieu à disperser les humains et à les empêcher de bâtir la ville ? Il craint le totalitarisme qui sélectionne les humains en fonction de leur adhésion à la doctrine selon laquelle il faut atteindre le ciel, et qui asservit les autres qui auraient des critiques à faire comme par exemple l’auteur juif de ce passage qui critique l’idéologie supprémaciste Babylonienne. Cela rappelle étrangement les errements humains du 20ème siècle (nazisme, communisme,… entre autres) et de notre siècle également (islamisme radical1, nationalismes en tous genres qui peuvent être exacerbés jusqu’à la guerre d’agression comme en Ukraine).

Et du point de vue écologique je trouve ici une critique de l’entreprise technicienne qui veut toujours plus d’efficacité au détriment de la nature elle-même. L’humain pense qu’à travers ses propres réalisations scientifiques et techniques il peut égaler voire prendre la place de Dieu. Or enlever Dieu de l’équation c’est supprimer le sens de la vie : Babylone (בבל) veut normalement dire « porte de Dieu ». Ici, le narrateur fait un jeu de mots avec un verbe qui veut dire brouiller (בלל) : par là il veut dire que celui qui veut être la porte des dieux va se brouiller, se perdre.

Si l’homme persiste à chercher le sens de sa vie dans la performance, l’efficacité et l’exploitation des ressources du monde, il va se brouiller, se perdre. Il est possible de trouver un sens à sa vie dans ce monde, mais sans Dieu il est impossible de trouver le sens de la vie.


Notes

1- L’islamisme n’est pas l’Islam. C’est un courant qui souhaite imposer une forme particulière de société pseudo-religieuse basée soi-disant sur le Coran.