Une Eglise pour le 21ème siècle

CONCLUSION

Aujourd'hui il n'est pas rare d'entendre des chrétiens gémir en constatant avec douleur que les églises (et surtout la leur) se vident, et que la religion perd de son autorité dans la société. Il n'est pas rare non plus d'entendre des regrets sur un passé « glorieux » lorsque la religion définissait ce qu'est l'ordre moral. Dans la lignée de cette nostalgie, certaines églises ou mouvances résistent encore à la modernité avec plus ou moins de succès (par exemple dans ce qu'on appelle la « Bible Belt » au sud des Etats-Unis d'Amérique), mais pour combien de temps encore ?

Ce que les chrétiens observent dubitatifs, c'est ce que beaucoup d'historiens appellent la « déchristianisation ». Pour autant, s'agit-il vraiment de déchristianisation au sens premier du terme ? Comme le disait le sociologue Gabriel Le Bras1, en réalité la population n'a jamais été christianisée. Du point de vue de l'engagement personnel des individus et de la compréhension du message de Jésus, force est de constater que peu parmi les baptisés ont vraiment compris ce à quoi ils professaient d'adhérer. Comme le disait le théologien Claude Tresmontant dans les années 1980, malgré 17 siècles de christianisation :

« l'enseignement de Jésus de Nazareth n'est pas bien connu. Même si notre société est dite judéo-chrétienne, il nous semble que l'enseignement du rabbi Ieschoua [Jésus en araméen] est souvent réduit à un vague moralisme, à un humanisme un peu sentimental, un peu efféminé. On estime que tout se résume dans le précepte : aimez vous les uns les autres... Une philanthropie en somme, mais moins efficace que la fraternité révolutionnaire. Un rêve un peu mièvre. Une religion pour les femmes et pour les faibles »2.

La chrétienté, que nous avons bien distinguée du christianisme, n'a pas su établir ce royaume que Jésus prêchait et qui pourtant s'est approché si près des hommes (Matthieu 3,2 ; 4,17 ; 10,7). Tout au plus a-t-elle instauré une nouvelle religion, peut-être utile pour conduire quelques-uns à la connaissance de Dieu, mais devenue de plus en plus obsolète au fur et à mesure que la modernité, et même la post-modernité s'installaient.

Si le centre de la prédication de Jésus est ce fameux royaume/règne de Dieu, il ne s'agit pas de remplacer les antiques religions par une autre qui n'aurait (et n'a eu) qu'une seule destinée : devenir antique elle-même ! Le royaume de Dieu tel que l'Évangile le présente est un royaume sans frontière et universel : le contraire de la chrétienté médiévale. C'est un royaume indépendant des puissants : le contraire de la religion royale et féodale. C'est encore un royaume de paix : le contraire de l'histoire européenne (et de l'histoire religieuse aussi !). C'est enfin un royaume de vérité : le contraire de l'utilisation politique de la religion. C'est pourquoi contrairement à ce qu'on peut penser, l'indépendance de l'Etat et de l'Église (traduit par la loi de 1905 en France ou 1907 en Suisse), c'est à dire la laïcité, sont nécessaires pour revenir aux racines3 du christianisme.

La christianisation, au sens des historiens, objectif de l'Église depuis Constantin, est une mauvaise méthode d’évangélisation qui construit la chrétienté, mais pas le christianisme. Si le christianisme a (peut-être) toujours existé depuis la pentecôte de l'an 30, il n'a jamais représenté la majorité de la population. Restaurer l'Église, on le comprendra donc aisément, consiste non pas à reproduire des modèles identiques à ceux que l'on retrouve dans le livre des Actes des apôtres ou dans les témoignages scripturaires de l'apôtre Paul (et encore moins dans l'histoire de l'Eglise). Mais en recherchant l'Esprit qui a inspiré ces écrits, restaurer l’Église c'est vivre une communauté de foi qui crée une fraternité au sens fort du terme, en étant ancré4 dans la modernité, ce qui implique une église séculière (pour ne pas dire laïque).

Ainsi et seulement ainsi, le christianisme libéré de son carcan religieux et politique peut enfin vivre. La chrétienté est morte ? Vive le christianisme !


Notes

1 Gabriel Le Bras (1891 - 1970) était un juriste et un sociologue des religions et du droit. Il a écrit notamment : Institutions ecclésiastiques de la Chrétienté médiévale, 2 vol., Paris, Bloud & Gay, 1959 ; 1964.

2 Claude Tresmontant, Les premiers éléments de la théologie à l'usage des élèves des classes terminales des lycées et des classes préparatoires aux grandes écoles, Ed. O.E.I.L., Paris 1987

3 Il est inutile de mentionner les racines chrétiennes de l'Europe dans une constitution comme le revendiquent certaines personnes sur notre continent. En effet les racines dont il est question sont plus celles de la civilisation issue de la christianisation, donc celle de la chrétienté, que celles du christianisme qui, il faut le rappeler, n'a pas ses racines en Europe. Il faut juste que les chrétiens ou ceux qui se définissent comme tel, vivent le christianisme.

4 Grâce à l'Esprit des Écritures, l’Église peut être comparée à une embarcation qui recueille les naufragés dans l'océan de la modernité comme des migrants cherchant une espérance plus profonde.

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